anna : Au soleil

Anna lit Cosmopolitan, sur la terrasse et au soleil. Elle fait glisser ses lunettes de soleil d'un doigt, me regarde.
Elle dit que c'est dommage : il suffirait de déplacer Paris de quelques degrés pour qu'elle ait du soleil toute la journée, au lieu de quoi d'ici quelques minutes elle se retrouvera à l'ombre.
Je lui réponds qu'alors le loyer augmenterait, qu'elle ne pourrait plus s'offrir son magazine.
Elle dit que ce serait dommage, elle tourne une page, qu'elle adore s'y plonger. Ca donne quoi ?
Les lolitas, Anna répond.
Et ?
Tu veux voir les photos, elle demande ?
Plus tard, peut-être.
J'étais sûre que ça t'intéresserait.
Un jour tu refermeras Cosmopolitan, il faudra que tu lises Nabokov.
Pas la peine, répond Anna, j'ai vu le film.
Lequel ?
Kubrick.
Mais ça n'a rien à voir, c'est un film de commande, Lolita.
Anna est interloquée, semble presque interessée, allume une cigarette et remet ses lunettes devant ses yeux.
Tu essayes de ressembler à Lolita avec tes lunettes ?
Anna sourit. Kubrick a eu du mal à le terminer.
Il s'emmerdait tellement qu'il a commencé à travailler sur le scénario de Dr Folamour sur les plateaux.
Anna dit que la jeune fille a émoustillé le vieux au point qu'il veuille foutre le monde en l'air.
Peut-être, Anna, mais la Lolita de Kubrick n'est pas très subersive, aussi sage que celles d'aujourd'hui.
Mais c'est quoi, alors, une Lolita ? Anna s'interroge et prend un air boudeur, la conversation traîne.
Une rose qui éclot et prend conscience de ses épines.
C'est joli, Kubrick ?
Non, Gainsbourg, tu vois, toujours les mêmes.
Tu es fatiguant avec ces fantômes, répond Anna.
J'aurais tant aimé voir le vieux lubrique invité avec la môme.
La môme, laquelle ?
Alizée.
Celle qui chante Lo-li-ta ? lance Anna exaspérée.
Lo-li-ta, avec la langue qui claque contre le palais à chaque syllabe, première page du roman.
Je peux vérifier ?
Non, je l'ai perdu, tu vois, voilà ce qui arrive aux livres que l'on traîne partout. Mais ton Alizée ce n'est que de la provocation, tu en joues.
Bien sûr que j'aime provoquer, même toi tu réagis.
Cette fois Anna s'énerve presque, elle referme son Cosmopolitan et réclame une vodka.
Tu es capricieuse, tu joues les lolita.
Non je suis trop âgée, répond Anna.
Rien à voir, la Lolita d'alors n'a que 12 ou 13 ans, celle d'aujourd'hui presque 20, c'est un jeu, un miroir.
Aux alouettes, comme une contine.
Si tu veux : une explication de textes, Lolita est un mythe, elle n'explique ni ne montre rien, elle figure l'indicible.
Tu te cherches des excuses, tu inventes des arguments, Alizée ce n'est qu'un produit et tu tombes dans le piège, dit Anna.
Bien sûr, il y a un côté fétichiste, l'emballage est aguicheur : on n'achète pas le contenu mais le contenant, c'est le packaging qu'on vend, la musique, les paroles, la jeune fille, c'est un tout indissociable, un produit, comme un coup littéraire ou cinématographique : Alizée est une idée de génie, un sans faute commercial.
Anna reste sceptique : ne me dis pas que tu n'aimes pas la voir danser, voilà ton tout, une jeune fille langoureuse qui se déhanche sur des musiques sucrées, on est bien loin de ton Nabokov, et même Kubrick a perdu le fil du raisonnement.
Au contraire, Lolita a vieilli et prend conscience que son charme irresistible était cette fausse innocence, cet air d'ingénue adorable, ses oeillades perverses et ses jeux équivoques ; alors elle continue et doit en faire toujours plus : Lolita a 20 ans.
Anna termine la vodka que je lui ai apportée, le soleil fait briller une goutte sur sa lèvre supérieure, elle dit : mais ton Alizée ne sait pas aligner trois mots, se vend dans les linéaires de Carrefour et tu la justifies par un mythe culturel ? Mais la Lolita de Nabokov lit des bandes dessinnées, c'est justement cette naïveté là qui est séduisante.
Et ses clips ! la Lolita de Kubrick n'a pas ces formes !
La censure américaine est terrible mais bête : souviens toi du premier plan du générique, Lolita enfile une sockette blanche tandis qu'en fond Humbert est coupé en deux par ce pied, Kubrick a résumé son film dans cette image, il faut le lire à travers ce prisme.
Anna reprend son Cosmopolitan. Elle dit : tu en fais trop, ce n'est qu'un fantasme pervers.
Peut-être, Anna, marque moi les pages du magazine que je retrouve les photos.
Anna plisse un oeil sous le soleil qui l'éblouit. Elle remarque : dans quelques minutes il n'y aura plus que de l'ombre ici, on sort dîner ? les mini-jupes reviennent à la mode, c'est à la page d'après.
Les arguments d'Anna sont toujours plus percutants.

Aux environs de avril 21, 2003 11:49 PM
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