fict : Grand quotidien

Je consens parfois à prendre le métro, quand les journées sont chargées et qu'il faut se rendre d'un point à un autre plusieurs fois dans la journée, rapidement.
Privé de radio et de paysages qui défilent, coincé à quelques mètres sous terre, le plaisir est alors de se plonger dans le journal que j'achète à dessein dans le kiosque kouxtant l'entrée de l'aérien, méprisant presque les distributeurs humains des gratuits.
J'achète invariablement Libé, que je commence tout aussi invariablement par la fin. D'abord le portrait, quand il ne laisse pas sa place à une publicité, toujours drôle et attendrissant, écrit avec un soin extrême, illustré d'une photo léchée. Puis je lis la chronique télé - l'après coup - beaucoup moins savoureux depuis que Sorj Chalandon a remplacé la plume acérée de David Dufresne dont je garde magnétisées sur mon frigo quelques papiers émouvants sur le premier loft. Puis vient le tour de l'autre chronique, celle de Louis Skorecki, des papiers intimistes sur le cinéma, qu'il présente scénarisés, dans lesquels évoluent des personnages récurrents à la manière d'un vieux Renoir. Ce pourrait être un blog mais il a tellement plus de talent ; j'y pense chaque fois qu'Anna apparaît.
Parfois la chronique d'un documentaire diffusé sur arte ou une chaîne du cable retient l'attention.

Les pages se comptent à rebours, je plonge dans la page média et enchaîne sur l'économie qui me semblent toujours avoir un côté people et ragot savoureux. Je me demande à chaque fois ce que viennent faire dans ce journal les graphiques boursier, non par conviction politique mais parce qu'il me semble que tous ceux qui pourraient être intéressés lisent des journaux autrement plus spécialisés que le vulgaire (au sens latin) libération. J'assume alors le côté ridicule de celui qui ferait semblant de s'intéresser au domaine, comme celui qui lirait Paris Match pour la page politique tout en voulant se donner des airs d'énarque.

Je zappe la plupart du temps la page sport sauf lorsque j'y vois un article sur la voile. Et attérit sur les annonces, les fameuses "entre-nous" et "transport amoureux" dont je me délecte en pensant aux petites bouteilles à la mer remplies d'espoir que ces annonces représentent, illusoires messages qui sont autant de façon de se consoler tout en s'offrant à coût modique le droit de rêver encore un peu. L'éphémère de ces textes réfléchis en est le plus joli, j'avais imaginé un temps monter un site web qui les reprendrait inlassablement jour après jour, leur donnant ainsi une nouvelle vie et une chance plus grande d'être un jour lus par leur destinataire.

Les pages société regorgent de brèves savoureuses, parfois dissiminées ailleurs dans le journal, dans des colonnes roses, la chronique judiciaire, toujours terrible mais attachante et les petites histoires des "gens". Parfois un reportage emmène ailleurs, pas loin mais dans l'inconnu. Judicieusement les pages politiques les précèdent de peu, comme annonçant ce qui va suivre, lien de cause à effet avéré. Suivant le sujet leur lecture peut s'avouer amusante, l'intérêt étant bien plus souvent de décrypter le point de vue et l'engagement confessional du journaliste qui les signe.

La moitié du journal entamé, celui-ci prend une allure plus amusante, les pages perdent leur pliure parfaite, se déchirent un peu, le noir de l'encre s'étale un peu, reste parfois un peu sur les doigts, le papier se froisse et se grise, le jeu est de garder le journal suffisament en ordre pour en tourner les pages presque sans aucun effort tout en le gardant plié en 4 - en ce qui me concerne.

Les pages restantes sont lues à l'envie : il m'arrive souvent de repartir alors du début, reprenant l'"événement" du jour, souvent sur 4 pages, parfois sur plus, suivant les guerres et leurs protagonistes. Les pages Monde et France découlent alors de la pagination des premières, leur intérêt étant forcément lié à l'actualité. Le plaisir - pervers - est alors de comparer le traitement de l'information du journal avec les nouvelles fraîches entendues le matin même à la radio, s'amuser au rôle de chef de rubrique avec la facilité de l'après, jugeant le placement des articles, leur thème, leurs connexions.

Il est plus rare que je me plonge dans la lecture des pages "Rebonds", droits de réponse et analyses souvent alambiquées et empoulées, frisant parfois la masturbation intelectuelle.

Il reste la quotidienne, souvent juste. Les éditoriaux dépendent à la fois du sujet et du journaliste qui les signe, parfois véhéments, parfois creux, il n'y a pas de règle générale.

Suivant les trajets, il me reste quelques pages à terminer pour le soir, la lecture complète variant entre trente et soixante minutes, suivant la proximité de l'actualité. En bus la lecture prend plus souvent une heure, je ne peux m'empêcher de jeter un oeil au Jardin du Luxembourg, à la Pyramide du Louvre ou aux ponts qui enjambent la Seine.

Cet après-midi, ligne 1, Etoile, je suis plongé dans libé quand une très jolie fille se force le passage et s'assoit à côté de moi. Elle est blonde, porte une jolie montre et je détaille ses ongles et ses converses blanches. George V j'effleure son regard, elle ouvre un plan de Paris ;elle est trop près pour que je la dévisage, F.D. Roosevelt je descends.

Ce soir, ligne 6, Sèvres-Lecourbe, je suis plongé dans Le Monde quand une très jolie fille s'assoit en face de moi. Elle est brune et à des yeux bleus trop transparents, un visage fin et des chaussures à talon. Une bague sertie d'un diamant mais pas d'alliance, elle est plus âgée ; je pense, me trompe peut-être. Je replie Le Monde ouvert à la page communication, sur les projets musicaux de Steve Jobs, elle répond à mon regard, plusieurs fois, je réponds poliment aux siens. Echange de bons procédés ; elle descend à Pasteur, je rouvre le monde et finit l'article. Je m'étonne intérieurement que les parts de marché d'Apple soient descendues si bas.

J'en veux à tous ces professeurs qui m'ont appris à lire et à écrire mais jamais à parler aux jolies filles. J'aimerais passer une annonce dans libé. Transports de l'amour en commun : vous ai croisé dans le métro, aimerais vous revoir. Sensuelle et sans suite.

Aux environs de avril 29, 2003 11:33 PM
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