fict : Vigie
Derrière les vitres embuées du Renault de la ligne 21, j'aperçois la pluie qui tombe, les parapluies qui se croisent. Les trottoirs sont noirs. L'air est humide, chargé des averses des derniers jours. Je me souviens de la féerie de la pluie en mer. D'un coup, l'averse vient et en quelques minutes la mer s'aplatit, sous l'action cumulée des millions de gouttes. La mer devient d'huile, lourde et visqueuse, à peine rugueuse des ondes qui s'entrechoquent. Sur le pont, la pluie mouille différemment des embruns, les deux se mêlent et se confondent, la pluie est froide et légère, les embruns piquants. Le vent tombe alors, de grosses gouttes perlent sur la voile et s'écrasent bruyamment sur le panneau de descente en plexiglas. Le temps est suspendu, il n'y a plus ni soleil ni vent ni mer, juste la pluie qui tombe, irise l'horizon et rafraîchit l'air. Le ciel se confond au loin avec la mer, des nuages dansent, traînant derrière eux leur suite d'averse, rayons argentés et fantomatiques. Les bruits habituels ont changé. Les sons sourds de l'étrave se vautrant dans les vagues ont disparu, les claquements de la voile qui se dévente puis se gonfle brusquement aussi. Il n'y a plus que le bruit des gouttes qui tombent, comme des doigts qui claquent, sans cesse.
Dans le bus sur la ligne 21 je lis des aventures de marins, des équipées aux Kerguelen sur des 60 pieds. Je me plonge dans le gréement dormant, fais un tour dans la cambuse, calcule les quarts de chacun, imagine l'amarrage du doris sur le pont. Je retrace la météo des dernières heures, l'arrivée de la tempête, calcule en Beaufort et en nouds, le temps perdu, le bateau en fuite, à la cape, prends des ris dans la mâture, la pluie tombe aussi, à moins qu'il ne s'agisse d'embruns qui volent. La coque en bois trempée au matin, un poisson visqueux, les écoutes froides font mal aux mains. On reporte le point estimé sur la carte, des grosses gouttes perlent des cheveux et s'écrasent sur les traits au crayon. Après une escale à Madère on se dirige vers Rio de Janeiro, page 34, en plein Atlantique Sud. Six bretons du début du siècle, avides d'aventures et de grand large, partis sur un ketch acheté 60 livres. Il a fallu refaire le gréement, acheter les victuailles, trouver le matériel de navigation, finalement offert par l'amirauté à Cherbourg. Deux sextants, des cartes imprécises, un baromètre, plusieurs thermomètres, des lignes de sonde, deux compas. Seulement un demi litre de vin par jour et par personne, faute de place, du rhum pour les malades.
Je manque de descendre à Opéra. J'évite les parapluies qui se disputent les trottoirs et veulent à tout prix m'éborgner. Et je me demande ce que je fous là.