anna : Anna says
Je fume des cigarettes, en regardant les photos, je pense à toi.
T'es toujours mignonne, perfide petite fille.
Tu lisais ton guide et l'itinéraire sur le siège arrière d'une voiture.
Tu t'endormais.
Je zappe.
Au croisement du boulevard Raspail et de la rue de Rennes, tu n'es plus à Paris. Je déambule dans les rues sans penser à toi. Tu as quitté la ville plus que tu ne le crois. Oh, bien sûr, je m'en souviens avec nostalgie, toutes ces fois où je suis passé ici, devant les voituriers du Lutetia, te cherchant du regard, espérant te croiser attendant un bus ou de traverser. A la sortie Vanneau, rue de Sèvres, je crois t'avoir aperçue, une dernière fois, c'était il y a un an sans doute, à peu près.
Je passe sans pensée, juste un sourire. Tu m'avais appelé, j'étais en voiture, juste à cet endroit. Pour t'expliquer. Je me souviens de tes derniers messages courts. "Merci". Et puis, plus tard. "J'espère que tu t'es trompé de numéro, je ne veux plus jamais entendre parler de toi". Je me souviens du mien, aussi. "Je te laisse le dernier mot. Tu dois avoir raison, je suis trop con". Je n'ai rien ajouté depuis, à part ces mots qui surgissent parfois, ici ou sur des papiers volants.
Tu avais raison. Tu ne liras sans doute jamais cela. Ca n'a aucune importance. Tu as quitté Paris, ça non plus n'en a pas.
Au croisement du boulevard Raspail et de la rue de Rennes je ne continue plus vers la rue de Sèvres, je file tout droit, en souriant, au soleil.
Ce n'est pas comme si c'était vrai.
Je zappe.
Je pense à la fille, croisée hier dans la rue, au regard échangé, étonné. On traversait la rue mais pas dans le même sens. Etonné de se croiser, trop vite. Jolie fille.
Plus tard, une autre un peu punkette ou grunge ou hippie, mélange de genres, jean moulant épinglé à nourrice, cheveux en vrac et piercing labial. Pas si jolie mais excitante, bourrée du charme de l'ingénue et de son air de rien. Elle a fait toutes les places de la salle à la recherche de la meilleure, celle d'où elle verrait le mieux, elle souriait pour qu'on la laisse passer, aguichait l'ouvreur et quelques vieux libidineux. Pas un regard, je ne l'ai pas revue après.
Je zappe.
Je pense à la fille de la maison de disque, grande blonde aux grands yeux bleus, étrange mais jolie. J'ai oublié son prénom, elle s'occupait du clip, je crois, se souvenait de moi. Je pense à Clémentine, adorable assistante réal sous son casque HF, en tee shirt noir, qui courre partout et que je croise en souriant. Je pense aux maquilleuses, pas jolies mais bien maquillées, attirant paradoxe. Je pense aux hotesses, aux cheveux bien tirés, aux traits bien détourés, aux talonts plutôt hauts, transparents fantômes qui semblent vivre de ce vide, séduisante proposition.
Je zappe.
Je pense à la petite qui aimerait bien devenir journaliste, à l'assistante du cabinet dentaire, à l'animatrice belge que je ne connaissais pas et à propos de laquelle je me suis longtemps interrogé, me demandant ce qu'elle pouvait bien faire en étant aussi jolie. Je pense à une fille dans le métro, une autre dans le bus. Je me souviens de la mignonne en école de commerce, qui faisait du bateau sans le savoir et plaisir en souriant, qui voulait bien parler mais à qui je ne savais pas quoi dire, dont je voulais peut-être juste regarder le sourire en la serrant dans mes bras. Je ne sais pas au juste pourquoi je n'ai pas insisté.
Anna zappe à son tour, éteint la musique.
Je la regarde, interloqué. Elle sourit, pose, pense conclure : "il vaut mieux vivre avec des remords qu'avec des regrets" ; ajoute : "tu vois, je connais les subtilités de la langue". Je lui demande si elle croit encore que le français est la langue de l'amour. Anna sourit, passe la langue sur ses lèvres. Je lui dis qu'elle a raison. Elle répond : "alors, tu vois, à quoi ça sert ? Tu viens ?" Elle tend une main, de l'autre elle tient sa cigarette, se penche un peu en arrière, prend un air que je lui aime.
Je lui dis que je ne suis pas d'accord, je préfère les regrets aux remords, je préfère mille fois penser que quelque chose aurait pu être bien et me morfondre de ne pas l'avoir connu plutôt que me souvenir d'un passable bof. Anna met les bras sur ses hanches, ses bras se découpent dans la lumière enfumée d'un spot de cinéma invisible. J'en rajoute : "je préfère de loin penser avoir manqué le meilleur que d'être sûr de ne pas l'avoir eu".
Anna sourit, répond : "Tant pis, tu ne sauras jamais".
Je conclus, pour une fois : "Je ne sais pas ce que je manque, peut-être, mais toi tu ne sais pas ce que j'imagine".
Je rallume une cigarette, Anna appuie sur play, next track, next track, "Stephanie says". Je regarde Anna qui s'éloigne à contre-jour dans le spot de cinéma qui détoure ses cheveux déjà ébouriffés.
Aux environs de mai 27, 2003 12:26 PM