fict : Technique

Le mois dernier j'écrivais un article sur un film que je n'avais pas vu, exercices que je trouve particulièrement délicieux.

Etant finalement allé le voir hier, à la fois parce que j'aime le travail de Boyle, les films d'horreur de série B et parce que j'étais curieux de savoir ce qu'il en était vraiment par rapport à ce que j'en avais dit, je me livre maintenant à un petit exercice de précision...

Le britannique et déjanté réalisateur Danny Boyle signe un nouveau film aux atours intéressants. Alchimiste reconnu, la plupart de ses incursions cinématographiques semblent avoir transformé quelques pences en millions de dollars. On se souvient avec plaisir de la claque Trainspotting qui avait donné un sacré coup de jeune au cinéma européen, et avait ouvert la voie des écrans internationaux au cinéma britannique. Petits meurtres entre amis¸ réalisation antérieure révélée par le succès de Trainspotting marqua les esprits en offrant un thriller attachant et rondement mené sans le moindre effet. La récupération du trublion par les américains fit grincer les dents et La plage fut rapidement relégué au rang des erreurs de parcours. Peut-être un peu trop vite puisque le film, certes mauvais, confirmait toutefois le talent de Danny Boyle dans sa maîtrise de l'image.
Avec 28 jours plus tard¸ Danny Boyle renoue avec les petits budgets qu'il semble affectionner. A peine 15 millions de dollars, une broutille qui n'égale pas le simple budget marketing des 3/4 des productions U.S.
La volonté de tourner en D.V. correspond certes à cette logique de film économique mais aussi à une volonté artistique. De même que George Roméro filmait ses morts-vivants avec des bouts de chandelle, misant tout non sur l'esbroufe de l'image mais sur l'efficacité de la mise en scène pour créer son atmosphère, Danny Boyle s'attache à réaliser son film en numérique, sans s'embarrasser de lourdes Panavision et des techniciens en tout genre qui les accompagnent. La caméra digitale permet au réalisateur de plonger le spectateur au plus près de l'action, jouant sur l'horreur d'un décor urbain dévasté à la manière d'un John Carpenter. Danny Boyle convainc de l'utilité de la petite caméra dans ce genre de film, jouant sur le hors-champ qu'il dramatise par une utilisation judicieuse de la bande son. La dimension technique maîtrisée, le réalisateur semble pouvoir alors se concentrer sur son sujet.
Le parallèle avec le travail de Roméro n'est pas que technique et l'allusion est évidente dans le film, hommage en filigrane au maître de l'horreur, réalisateur de la série des Morts vivants et autre Zombie. S'il n'est pas ici question de morts vivants à proprement parler, les zombies du bouillonnant Boyle, apparus à la suite de la propagation d'un virus terrifiant, rappellent avec bonheur les décérébrés de Roméro. Dans un Londres apocalyptique et diablement photogénique, les quelques rescapés de l'épidémie affrontent les zombies contaminés. Souvent inégal, le film semble pêcher par quelques situations rocambolesques dignes des séries B les plus fendarts. Ainsi dans Londres massacré on cherchera en vain la présence du moindre corps ou du plus petit véhicule abandonné. La population mondiale annihilée par un virus foudroyant, on se serait attendus à un champ de bataille plutôt qu'à cette ville en ordre comme après une évacuation en règle. Mais ces quelques défauts participent au charme du film, rappelant une fois encore avec humour les productions rayon fantastique et horreur des années 70.
Une nouveauté apportée par Danny Boyle au genre est l'humour. Tandis que ses prédécesseurs ne prêtaient à rire qu'à leurs dépends, le réalisateur intègre des éléments de comédie dont il sait jouer, comme il l'avait déjà fait dans Petits meurtres entre amis.
On se délecte alors avec plaisir, ressentant à la fois les frissons d'un film d'horreur de série B et la mise en scène du réalisateur virtuose. Tandis que le genre semble regagner l'intérêt des spectateurs et que l'on voit de plus en plus de nouvelles productions, plus ou moins réussies (Le règne du feu ou Resident Evil), Danny Boyle frappe un grand coup en démontrant que ce cinéma là peut lui aussi être apprécié d'un public beaucoup plus large que celui auquel on le restreint souvent. Et à la vue du résultat, on en redemande !

La suite avec un peu de spoilers...

La DV de Boyle est effectivement géniale. Dramatiquement, comme déjà dit, parce qu'elle lui permet une proximité avec son sujet et une légèreté bienvenue, mais aussi graphiquement. Il s'agit apparemment d'une DV haute def, les lumières et les ombres ne sont donc pas cramées ou bouchées comme les films du dogme et l'on a droit à une certaine mise au point. Par contre l'image est étrangement numérique, on y retrouve d'ailleurs les aberrations chromatiques des capteurs numériques. Boyle en joue avec succès, se permettant même des retouches grotesques comme le premier venu découvrant les filtres de Premiere s'y prêterait. Du coup le film se sert de la DV pour se placer entre la proximité du documentaire ou du film amateur catastrophe (du genre de ceux qui fleurissent sur les Networks lors de n'importe quel accident incongru) et l'onirisme de l'image, aussi irréelle que séduisante. Seule la fin du film, happy end contestable mais pas indigeste, a recours à un 16mm (voire même 35mm) qui appuie peut-être un peu trop sur l'opposition rêve (cauchemar.)/réalité.

Le parallèle avec Roméro est présent mais pas si évident. Il y a un hommage mais aussi la volonté d'aller plus loin. La première partie du film, qui voit les personnages errer dans le Londres dévasté, y fait directement allusion. Plans larges, errances dans des rues désertes, puis tout de suite après sentiment d'oppression et accélération des mouvements. Même la musique, une gentille pop rock un peu kitch, répond avec réussite avec la fameuse B.O. des morts vivants. Le court épisode façon road movie dans un taxi londonien est particulièrement réussi, pas une longueur et un découpage parfait. On s'éloigne très volontairement de Roméro dans le seconde partie du film et c'est là où l'entreprise de Boyle est la plus séduisante, même si elle est moins réussie. Les rescapés londoniens rencontrent des militaires qui résistent avec succès aux vampires modernes. Boyle répond indirectement à la question de Roméro (et de la plupart des films de ce genre inauguré par le maître) : à quoi bon essayer de survivre alors qu'il ne reste rien ? Les militaires ont une réponse des plus pragmatiques : laissons les zombies mourir de faim, recommençons ensuite à zéro. Malheureusement Boyle s'éloigne vite de la problématique pour foncer dans un autre film d'horreur, plutôt bof, opposant brutes en treillis et gentils civils. Pas plus convaincant que ça sur le fond, passable grâce à la forme toujours aussi enlevée.
Dernière allusion à Roméro, la toute fin du film (celle en celluloïd traditionnelle) hypothèque la possibilité de survivants, ailleurs, d'une épidémie limitée. Séduisante hypothèse : les îles britanniques toutes entières mises en quarantaine en attendant l'extinction du virus.

Casting parfait, comme toujours, mise en scène enlevée, le film fonctionne en grande partie. Seule la deuxième moitié, pourtant davantage rythmée, souffre de longueur, Boyle semblant échouer, comme dans La plage à broder autour de la création d'une micro-société et des tourments du comportement humain. Mais moins ambitieux et plus marqué que son précédent hollywoodien, ce 28 jours plus tard souffre moins de ce petit échec. Danny Boyle a le glauque gai, et son cynisme moderne est une fois encore diablement affriolant. Bref, on en redemande toujours.
Du coup je n'ai pas eu envie de me gâcher la soirée avec un Matrix que je soupçonne ridicule (d'autant plus depuis Le masque et la plume de dimanche dernier, particulièrement savoureux) et me suis délecté d'une autre série B tout aussi réussie, Pitch Black.

Aux environs de juin 3, 2003 01:04 PM
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