fame : Last Recap Show
J'ai plus d'alcool dans le sang que d'heures de sommeil sur les 48 dernières heures. Mais la Guinness est fraiche et l'envie là.
Il y avait une part de provocation à vouloir la revoir, presque un an après, dans des conditions trop semblables. Il fallait qu'elle soit là, pour finir l'histoire, celle que j'ai un moment voulu continuer, celle à laquelle elle n'a pas assez pensé. Un peu d'appréhension en poussant la porte, en la cherchant du regard sans la trouver, puis en l'apercevant, elle, qui m'avait vue aussi et faisait semblant de rien, comme moi, comme si de rien, tout ce rien qu'il n'y a pas eu. Elle, la fille de Londres que je n'ai jamais eu le temps d'emmener là-bas, qui n'a dormi sur mes genoux que sur la dernière rangée des sièges trop rapprochés d'un charter trop bondé, elle qui n'était de toute façon pas du genre à prendre le train. Elle que j'ai davantage regrettée qu'attendue, que j'ai plus longuement écrite qu'elle n'a jamais répondu.
A cette soirée si triste elle n'avait pas changée. Dans la petite obscurité je l'ai longuement cherchée avant de l'apercevoir elle et ses cheveux attachés, un verre à la main, une cigarette aussi, en noir aussi, il fallait croire qu'elle cherchait à se cacher, sans s'enfuir, tentation un peu éphemère, phantasme avec un grand F. J'ai pensé qu'elle exagérait et maintenant que la Guinness fraîche est à moitié vide, objectif atteint de balancer quelques nouvelles molécules à des récepteurs très réceptifs, je pense qu'elle était juste surprise, peut-être même désabusée. Peut-être est-ce lui prêter des sentiments qu'elle n'avait pas, elle qui s'en foutait plus simplement ; elle à qui je suis finalement allé dire bonjour, passant l'air de rien, le pire, celui qui veut tout dire, toute ma timidité et le malaise qui l'accompagne. Elle a juste fait remarquer cette barbe que je n'ai pas rasé, que je n'ai vraiment rasé d'ailleurs que lorsque j'étais avec elle, un matin juste après, un autre, que j'espérais juste avant, ô gentil idéaliste. Est-ce par lassitude, par manque d'esprit, par peur que je ne le lui ai pas dit ? Elle n'en sait sans doute rien. J'ai pensé, j'y repense à présent, juste, lui dire que j'avais la chance de ne pas avoir à me raser comme je n'ai pas à mettre de costume en super 100 ; avant de réaliser que le garçon avec qui elle parlait était de ceux-là, avant de voir que tous étaient de ceux là, sauf moi, ridicule différent, j'ai laissé, passer, tomber. Et, encore, quand elle a demandé des nouvelles, quand elle a fait un pas, ou pas, ah, je n'ai rien dit non plus, juste un haussement des pôles, hoquet magmatique, répondu un oh, peut-être, dit pas grand chose, laissé courire, et tomber, encore, ce qui fait bien bas, après tout.
Le reste n'a pas eu lieu, par manque de courage à nouveau, mais lequel, la peur d'elle, que j'ai tant décrite qu'elle a fini par rejoindre le musée de mes chimères, ou encore celle qui m'a fait l'aimer dès le début, elle qui n'a l'air de rien mais si chiante et si jolie, adorable, c'était le mot qui lui allait le mieux et je n'ai depuis trouvé personne qui puisse le porter à sa place. Je l'ai laissée et elle s'est laissée, l'un à l'autre bout, parfois plus près, sans frôlement, jamais, non, aucun ; je l'ai regardée, un peu, j'ai même pensé très fort comme petit son prénom en murmurant viens, ça n'a pas marché ; elle qui a peut-être cru que je lui en voulais, alors que non, même si, mais juste de finir comme ça, elle ne s'est pas amusée, pas plus qu'il y a un an, elle a choisi la musique, comme Anna le fait parfois aussi, trouvant invonlaitairement, j'espère, des titres qui me font penser à elle depuis la dernière fois que les nuits ont été courtes à Paris. J'ai souri, à ce titre que j'écoutais en boucle l'été dernier, sur lequel elle avait zappé, ce soir où, juste après, juste avant aussi, j'avais pensé que ça pouvait coller si elle aimait cette chanson, pauvre con, le soir sur le canapé j'avais laissé la radio diffuser du jazz, pendant qu'elle laissait refroidir son thé et moi réchauffer ma Guinness, déjà, pendant qu'elle laissait son portable éteint sur la table et ses clés de voiture pas loin, et moi qui voyais les heures défiler en pensant que c'était bien si ça n'avait pas de fin et quand elle était enfin partie, que je l'avais embrassée, ou elle, dans l'ascenseur, alors qu'il descendait et que les portes en aluminium brossé se refermaient sur le bras qui la retenait un peu, alors elle en était sorti, et on s'était embrassé de nouveau, en se prenant dans les bras, et j'avais fini une bouteille de vodka, sur la terrasse, une cigarette à la main, pensant à elle qui rentrait chez elle, une vodka dont je me rappelle chaque gorgée, il y en eut plusieurs, la bouteille n'était pas si vide mais le besoin bien là, je repensais à l'ascenseur, à sa tasse de thé toujours pas vide et toujours sur la table basse, avec l'envie d'emmerder le monde et de l'embrasser à nouveau.
Ce soir elle était seule, comme souvent je crois à moins qu'elle ne veuille s'amuser, pour un soir ou quelques semaines, jamais plus, elle me l'avait dit ; elle était seule mais je m'amusais du garçon qui lui tournait autour en lui offrant des cigarettes, elle qui se foutait de ce qu'il lui racontait, lui qui ne s'en apercevait pas, ne la connaissant pas, pas plus que moi.
Elle aurait pu me raconter où elle en était de ses occupations auxquelles je n'ai jamais compris grand chose, tentant à grande peine d'entretenir des discussions obscures qui finissaient par devenir surréalistes ; j'aurais pu lui raconter tout ce qui s'était passé depuis elle, mais quoi, d'important je veux dire ? Oh des histoires de boulot, ça oui, il y en a eu. Des histoires de filles aussi, mais il y en a même quand je ne le sais pas, ou j'en invente d'autres qui ne sont pas, alors, à quoi bon les raconter, les étaler, quelle importance ? Tout ce que j'aurais voulu lui dire, finalement, lui demander comme elle allait, lui avouer que j'étais content de la voir, peut-être même lui dire que j'en ai des choses à lui donner, des textes beaucoup trop longs, des textes même qui finissent par ne plus en former qu'un seul, les pages bien empilées, des qui font peur, des dont il vaut mieux laisser la triste ambition se fondre dans un ridicule de circonstance.
Nous ne nous sommes rien dit, parce qu'elle n'est pas tout ce que j'ai pu écrire, depuis tout ce temps, un an seulement, mais combien de pages, beaucoup trop, elle n'est pas elle, elle à qui je n'ai jamais su donner de prénom, j'ai toujours été nul dans les prénoms de mes héroïnes d'un temps, mais sa plus jolie incarnation, je n'aurais pas imaginé mieux, non, et même la directrice de casting du film qu'on en tirera, parce qu'il y aura bien une histoire d'amour à vingt quatre images seconde qui y ressemblera, à cette histoire, pas même cette talentueuse directrice de casting n'aurait pu trouver mieux qu'elle, habillée de noir et je sais pourquoi, sa peau dorée aux yeux assortis et la cigarette qu'elle garde à ses lèvres, ça ne s'invente pas, non.
Une autre Guinness, après tout, pourquoi pas, si ce sont les molécules d'alcool qui font écrire, qu'elles s'en donnent à coeur joie et continuent leur lent labeur réconfortant, j'aurais pu penser que c'était elle qui m'avait donné l'envie de la raconter, la dernière fois n'était-ce pas cette fameuse histoire de cinéma et d'un mec qui va voir une fille sans raison, un soir, qui ne la trouve pas et erre dans les rues avec dans son sac ses frites McDo et sa canette de Coca light, cette histoire mignonne et tournée comme il faut et comme ils aiment, même si c'est un peu mentir, même si la dernière fois, la vraie, celle où elle avait finalement accepté une invitation à diner, où j'avais trouvé comme pretexte pour la raccompagner chez elle l'achat d'une bouteille de coca, non, deux, à l'épicerie, à l'angle, chez l'arabe.
Tout ça est loin, comme quand petit, encore, en voiture, je regardais les kilomètres défiler dans la voiture, sur le cadran, cherchant la distance exacte à laquelle il ne serait plus possible de distinguer tel arbre et telle voiture, tel signe. Tout ça est loin et j'ai sans doute eu peur d'imaginer à nouveau ce qui n'avait de toute façon aucun sens, ce dont, pour d'autres raisons, elle a su s'apercevoir avant moi.
Mais ce soir, la revoir, comme dans les paroles d'une chanson, et pourquoi pas Goldman qui gueule à la radio en ce moment "puisque tu pars", qu'elle aimait bien, qu'elle chantonnait sans grande justesse mais je trouvais ça adorable. Ce soir, cette nuit, quelques heures, à peine deux, j'ai pensé que j'aurais pu tomber amoureux d'elle encore, de son air de rien et désinvolte, de sa démarche droite et fragile, de ses gestes pas lents et aériens, suffit les chansons, mais ses gestes un peu grâcieux, d'autant plus qu'elle ne les sait pas. J'aurais été, comme un an avant, comme cet autre qui essayait desespérement de lui parler, de l'intéresser, un an avant j'aurais essayé d'avoir un peu de ce sourire pour moi, ce soir encore j'aurais aimé le regarder et l'emporter un peu en partant. J'ai pensé que ça en valait la peine comme je le gueule sur la page d'accueil, sur les conseils et les enrobements de Coralie Clément, même si je ne lui ai pas dit tous les mots, manque de temps et d'envie aussi, il faut l'admettre, tout de même, ce n'était pas la passion, mais joli tout de même, assez pour en faire des histoires, assez pour les raconter ici, pour les étaler en confiture trop sucrée.
J'avais souvent eu envie de lui dire que je ne voulais pas être son ami, non, j'aurais voulu être son amant et la voir se réveiller le lendemain dans mes bras ou pas loin parce qu'elle aurait bougé, mais surtout pas dans la pièce d'à côté. Plutôt rien que son amitié dont je me foutais, j'y aurais encore préférée une histoire de cul, même si c'était tirer un trait sur tous mes idéaux rabachés, parce que le plus joli souvenir c'est elle se blotissant contre moi, ce soir là et un autre et un autre encore, mais pas tant que ça, c'est elle à moitié nue et puis totalement, et tant pis si elle n'aime pas tout ce que je raconte, c'est elle souriant les cheveux emmêlés arborant sa moue dont elle savait jouer, avec ou sans innocence, je penche plutôt pour sans. Alors pourquoi parler pour ne rien dire, lui proposer un verre ou une cigarette et quoi encore, on n'est pas dans une de mes histoires, où une différente, avec presque un peu de sexe dedans, déjà écrite mais encore à rêver, à améliorer, avec le temps qui passe. Le temps passe depuis qu'il s'en va, l'aphorisme du jour trouvé cet après-midi, entre deux.
Je l'ai regardée danser, je ne l'ai pas écoutée parler. J'ai refusé depuis que les rêves se mêlent à la réalité, il faut garder la distance, ne pas mélanger, risques d'intoxication.
Les flics sont venus et revenus, je ne les ai qu'aperçus. Elle est partie à 2h10, à 2h22 j'étais dans la voiture, écoutant du jazz, je crois, mais les souvenirs ne sont déjà plus très nets, elle a dit au revoir, et moi aussi, et pourtant ne nous étions pas vus, moi je l'avais juste regardée, c'était tout ; elle a dit au revoir et j'ai dit désolé pour la barbe, ou quelque chose du genre, elle a compris, après tout j'étais le seul à ne pas être rasé, mais voilà, pas grave, elle l'a dit elle même et voilà, ciao, sans bye bye, juste son prénom prononcé, le mien aussi, on se souvient malgré tout, et les échos résonnent plus longtemps qu'on ne l'aurait voulu.
La Guinness se vide en même temps que la dernière cigarette s'éteint dans la première canette, je n'ai pas cherché de cendrier, à quoi bon, il n'y a personne d'autre que moi ici, ce soir, la radio, de la fumée déjà presque évanouie et des souvenirs embrumés.
Demain je ne la reverrais pas, et les jours suivants non plus. Alors je vais dormir, longtemps. Et la seule chose que je demande, et pas à elle qui n'y peut rien, c'est que je me souvienne d'elle dans un rêve dans la nuit.
Parce que je continue de trouver ça beau, ces histoires tristes.
Et le ridicule je ne vous le laisse pas, je l'emporte avec moi et mes bières et mes clopes. Elle je peux lui laisser ce qu'elle veut, elle ne prendra rien.