anna : Point de vue

Anna ouvre la porte et laisse tomber son sac en toile, blanc et bleu marine. Elle s'assoit sur l'angle du bureau, y pose une Converse blanche non lassée et appuie son menton sur son genou, des cheveux lui tombent dans les yeux.
Anna me demande ce que je fais - je lis. Je sais, dit elle, mais quoi ? Nothomb, je réponds. Elle est surprise, no grave peut-être ? Je la regarde, interloqué, puis : non, elle est Belge, ou Japonaise, ça dépend, c'est pourquoi. Ah, dit Anna. J'enchaîne : tu fais bien de ne pas me demander si c'est bien, c'est de la merde. Alors pourquoi tu le lis, interroge logiquement Anna. Je repose le livre sur la table, la regarde, avoue ne pas savoir quoi répondre. Anna prend le livre, feuillette, Antechrista, ça ne veut rien dire, ça. Non, je confirme, un livre de gamine, mal écrit et mal foutu, sans intérêt. Alors, demande Anna ? Alors elle en récoltera quelques millions, comme toujours. Ce n'est pas logique, dit Anna, qui aime bien ce qui est logique. Elle a écrit, ou publié, il y a une dizaine d'année, un bon livre, formidable, presque, une histoire d'assassin, depuis c'est chaque année un peu plus mauvais. Ah, dit Anna, qui semble absorbée dans un passage, elle lève la tête : elle est jolie au moins ? Non, mais elle aime s'enlaidir, c'est une marque de fabrique. Drôle de personnage, dit Anna. Un personnage, oui, c'est cela, comme tous les autres, qui vivent davantage de leur réputation que de leur style, l'esotérisme pour khâgneux branchés, pour lycéens en mal de sensations. Ah, dit encore Anna, mais elle gagne des millions, et elle écrit. La légende veut qu'elle ait arrêté d'écrire depuis longtemps, qu'elle a un stock de manuscrit dans lequel elle pioche chaque fois qu'elle sent le besoin de voir son nom dans l'Express, voilà qui a au moins le mérite d'expliquer la raison de cette décadence, un jour, peut-être, dans quelques années, elle n'aura plus qu'à présenter ses rédactions de collégienne. Ah, dit Anna, et cette fois c'est une conclusion, et à part ça ?
A part ça, c'est l'été et les lignes de bus sont déviées ; il me tarde de retrouver la fraîcheur artificielle du métro new-yorkais ; je crois voir une référence au court métrage de Truffaut, les débuts amoureux de Doinel, dans un clip, Colette et la fenêtre d'en face ; dans les files d'attente des cinémas les filles en jube et dénudées sont affriolantes, les mêmes que l'on retrouve dans le bus un peu plus tard, les mêmes que l'on croise au détour d'une rue.
Il est temps de partir, alors, dit Anna. Je la regarde, elle a la bouche entrouverte et cherche le paquet de cigarette sur le bureau : tu me demandes de t'accompagner ? Je te dis de m'emmener. Quitter Paris et nos aventures, tes frasques nocturnes et l'ennui qui attend ? Oui, sourit Anna. Genre je mets les gaz trois cent chevaux, on part à Grimaud. Faire plus simple, dit Anna, engageante. J'essaye de l'embrasser, elle recule. Pas là, pas maintenant. Ton de reproche : plus tard, tu dis toujours plus tard. Oui, mais ça en vaut la peine, dit-elle. Des promesses, des jolis mots, il faudrait un peu d'action. Anna sourit, comme pour me faire remarquer qu'elle m'a piégé : c'est ce que je te demande, de l'action, on part, tu m'emmènes, simplement. D'accord, je lui dis. Je me lève, lui prend la main et elle me suit. Au passage j'attrape son sac blanc et bleu marine et furtivement, à l'intérieur, j'aperçois, en vrac, un paquet de cigarette, deux livres et je crois deviner la tranche bleu foncé de son passeport. Derrière nous la porte claque, j'appelle l'ascenseur mais c'est au tour d'Anna de m'entraîner, elle descend les escaliers en courant, arrive essouflée et m'embrasse, vite, par surprise. Alors peut-être que oui, ça valait la peine d'attendre, je lui dis. Attend, dit Anna, tu n'as encore rien vu.

"Ma femme est photographe
Et moi j'suis dans la création
L'autre jour j'ai clopé avec Thierry Ardisson
Il m'a promit d'me passer à la télévision"

Thierry Stremler, Ma femme est photographe.

Aux environs de juillet 24, 2003 11:22 PM
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