fame : Anarchiste
C'était Clint Eastwood en selle à nouveau, reparti dans un soleil couchant - le ciel de Paris, superbe, bleu et orangé, les Invalides qui se découpent dessus, Eiffel scintillante - de nouvelles aventures, Happy End, cigarette dans la voiture, fenêtre ouverte et Lou Reed en fond, Romeo had Juliette, non, à venir, parti vers quoi, neuf heures ? quelque chose comme ça ; trouver un chemin plus court - chercher encore mieux - ne pas se perdre, retrouver la rue et l'immeuble, drôle de quartier, comme à New York, il y a plus de taxis et de voitures de flics que n'importe où, pas d'importance. J'avais lancé le thème plus tôt : manif devant chez elle, pour la voir plus, plus souvent et plus tout de suite, ça ne pouvait pas ne pas marcher, ce soir là. Alors j'arrive, finalement, et puis dans cette rue il y a même des places, les taxis et les flics ne les prennent pas et me voilà, en bas, il y a un banc, j'allume une cigarette, oh, il n'y aura pas à attendre plus de dix minutes, le temps d'une clope, à peu près, elle va l'ouvrir sa fenêtre, et moi, en bas, elle va me voir et dire monte, quelque chose comme ça, ou descendre, et là, sur le banc, j'inventerais deux trois mots et on s'embrassera, et voilà, l'histoire bouclée, dans le soleil déjà couché et au son de la télé du concierge, fenêtre ouverte sur opération séduction, en plan large sur le banc et les arbres de chaque côté, quel plan, cette fois est la bonne, mission accomplie. Le temps passe, une fenêtre s'ouvre, mais c'est elle ? merde, je ne vois rien dans le noir, et l'immeuble dont je n'ai pas le code, je ne connais pas l'étage, merde, je ne sais même pas quelle est la fenêtre ; après tout, je ne suis même pas sûr de l'immeuble, entre deux rues je fais les cent pas, je passe et repasse devant le banc, m'y assois, elle sait que je suis là ? je l'ai prévenue, elle devrait regarder, au moins, elle n'avait pas l'air contre, elle ne croit pas à mes provocations ? Je ne suis pas assez visible, c'est ça, mais Clint Eastwood avec des pancartes, non, même pour une manif, j'ai un chapeau et de la dignité, que je commence à perdre, passé dix minutes, passé dix voitures de flic, passé une vingtaine de taxi et le mec qui en descend avec un sac de golf, et des vieux qui se font promener par leur chien et là, tout seul, la cigarette finie, je n'ai rien d'autre à faire que mettre les mains dans les poches et lever les yeux au ciel : rien. Sur la façade des lumières s'éteignent, d'autres s'allument, je reconstitue l'appartement d'après ce que tu en as dit. Grand, il y a au moins deux ou trois fenêtres, un balcon, d'accord, une cheminée, forcément, pas loin, mais le temps passe ; je fais quoi, là, comme un con, non, elle va descendre, forcément, je ne vais pas rentrer tout seul ? J'aurais dû demander le code, je devrais appeler quelqu'un, n'importe qui, il ne se passe rien, juste des lumières qui s'allument puis s'éteignent, des voitures qui passent et s'arrêtent parfois, la voix off d'opération séduction et assis sur ce banc, j'éteins la clope, dix minutes de passées, au moins. Question manif, c'est pas vraiment ça, mais là, chanter une chanson, voilà, c'était Roméo etc. non, il aurait fallu un marqueur, juste devant ta porte, laisser mes revendications : plus de toi et plus souvent, et me barrer, mais le marqueur j'en ai pas, et le concierge, dans sa loge, non, ça ne se fait pas, j'arpente la rue et des flics passent et me demande ce que je fais, je manifeste, comment ça ça ne se voit pas, j'aurais eu des pancartes que vous les auriez confisqué, vous avez pas vu l'inspecteur Harry, c'est un mec qui s'intéresse aux manifestants, alors, foutez moi la paix, agent perturbateur, comme ça assermenté ? moi j'suis assez remonté, vous voyez, faut pas chercher, laissez moi manifester, là, entre le banc et le troisième platane, et le coin de la rue, je bouge pas, je gueule même pas, ils se barrent, éteignent les gyrophares, l'ordre est restauré et le nez en l'air sur des fenêtres que je ne connais pas, j'attends plus grand chose. J'en ai eu marre de ces fenêtres, marre de ce banc et de ces platanes, j'ai pris la route, direction nulle part, chez moi en fait, par des chemins détournés, je repasse devant une autre, devant d'autres histoires, le plan de Paris commence à ressembler au chemin de croix de mes amours foireuses et si j'avais pris des pancartes, là, oui, en croix sur le dos, l'histoire était faite. La vitre toujours ouverte, et cet enfoiré de Lou Reed qui n'a rien changé aux paroles, Romeo had Juliette et ce soir il rentre tout seul, je roule vite et j'emmerde les taxis qui se traînent entre les bandes blanches, charognard blanchis qui cherchent parmi les retours de soirées des proies faciles. Dans les rues je ne m'arrête que pour voler des posters d'Alizée, pas facile tout seul, impossible de laisser le moteur tourner, il faut jouer profil bas, discrétion, la manif est à l'eau, dans mon bain de mousse, etc. bilan : un manifestant selon les organisateurs, même constant selon les forces de police, mais sans pancarte, comptabilisation délicate et revendication peu claire, mitigé, par conséquent. Les schémas qui se répètent ne peuvent que tourner en rond, les signes n'indiquent que des déviations et les histoires d'amour me lassent. J'étais pas passé pour prendre un thé, non, à l'improviste, un peu, ça n'a pas marché, elle ne s'est aperçue de rien, n'a rien vu, une manif ça aurait fait du bruit, je l'aurais entendue, elle me dit, je n'ai rien à répondre, je n'ai pas fait assez de bruit, voilà tout, je serais pas passé du tout, et la nuit tant pis, je n'ai jamais été doué pour le syndicalisme, le militantisme, tout ça, l'histoire en reste là, je ne chercherai pas de chemin plus court, je suis trop las, hélas.
Aux environs de août 22, 2003 12:34 PM