fict : Nuit américaine

Hier soir, l'envie de raconter la première rencontre, avec Anna, sur le ponton d'une maison en bois blanc, les pieds dans l'eau, mi douce, mi mer, une histoire de fantôme, une rencontre improbable. Anna qui débarque le soir et repart au matin, Anna dont j'entends les pas dans l'escalier avant de connaître le son de sa voix, Anna qui gueule What the fuck are you doing here avant même que je ne me sois retourné, que je vois son visage. Anna qui parle des soirées entières, avec qui j'aurais aimé m'engueuler, impossible, rien à faire.

Mes histoires me saoulent, j'ai regardé Citizen Kane, à nouveau, en Anglais cette fois et sans sous-titres, pour découvrir toute l'image. C'était le conseil que je donnais parfois à ceux qui voulaient comprendre un film : éteignez le son, ne regardez que l'image, vous remarquerez alors l'enchaînement des plans, le travail du cadre, le jeu des mouvements, le dialogue de l'image, plus inconscient que les paroles, la mise en scène. Citizen Kane, le meilleur film de tous les temps à sa sortie, je me demande s'il ne l'est pas resté. Ouverture, le reportage sur la mort de Kane et Xanadu. Welles, dont c'était le premier film, a-t-il inventé le procédé consistant à commencer par la fin ? Déjà utilisé en littérature mais qui prend toute son importance dans le cinéma, dont l'histoire est davantage concentrée dans le temps. Quand la fin est forte mais ne présente pas d'intérêt dans le récit, commencez par la fin - on se croirait dans un séminaire de scénario. C'est ce que fait Cameron, dans Titanic. C'est ce que fait Fincher, dans Fight Club. Et Tarentino, évidemment, et d'autres Français, je n'ai pas de nom, si, Kassowitz, dans La haine ? Je ne m'en souviens plus, à revoir. Noë dans Irréversible, mais c'est de l'esbroufe. Bref, Welles a-t-il été le premier à utiliser le procédé ? Les séquences s'enchaînent, même interrogation sur le plan des journaux qui apparaissent les uns derrières les autres avec leurs gros titres, tous les films américains utilisent le procédé, est-ce un hommage ? Plan sur Welles enfant, trois quart et petite contre-plongée, on dirait furieusement le plan sur Doinel de Truffaut, dans Les 400 coups. Truffaut admirait Welles, Citizen Kane était le film qui avait tout changé, faut-il y voir un hommage ? Welles a 25 ans quand il réalise le film, un budget presque illimité, on est en 1941. Il ne fera plus jamais aussi bien. Beaucoup de plans sont truqués, énormément. Presque un film d'effets spéciaux à une époque où le moindre fondu est un travail considérable, Welles en abuse, mais ne lasse pas, génie de l'image quand n'importe quel film qui enchaîne plus de deux fondus se voit rangé parmi les navets. Les dialogues, le personnage de Kane imposent la puissance : If the headline is bigger, the news is bigger. Fondu entre une photo et la réalité, encore une fois, quand a-t-on vu ce genre d'image avant ? Chez Lang peut-être, qui aimait tout autant innover, à vérifier. Génie de l'éclairage, chaque plan est un noir et blanc et une multitude de gris, c'est qu'à l'époque les pellicules étaient moins sensibles encore que les bombes qui ravageaient l'Europe. Kane, lui, est en noir ou en blanc, ses acolytes profitent de cet étalage de gris, restant dans l'ombre du géant. Si l'on faisait un remake de Citizen Kane, il suffirait de copier le film plan par plan. Il continuerait de correspondre au credo de la logique hollywoodienne. Pas un plan de trop, pas une longueur, Welles va à l'essentiel, s'autorise l'humour, l'histoire, la satire discrète.

Quelques heures avant Welles, ou quelques jours, sur Paris Première (?) Bernard Rapp invite Lelouch - de nombreuses blagues courent sur Lelouch, une amusante, des Cahiers, dans les années 60 : "Claude Lelouch. Retenez bien ce nom parce que vous n'en entendrez plus jamais parler" - dans son émission pastiche de l'Actor's Studio, rarement intéressante, il faut l'admettre - encore que l'originale n'a pas non plus d'intérêt, si ce n'est par élitisme ou je ne sais quoi ; j'adore les digressions. Lelouch, dont j'aime le cinéma, même quand il n'est pas très bon, ce qui est souvent le cas, que j'adore quand il est bon, exceptionnellement, qui est capable du pire, le dernier And now, Ladies and Gentlemen. - ridicule au possible, auto-dérision, Lelouch aurait du écrire un livre, comme le Comédie de BHL après son Big Bide - l'expression est de lui. Lelouch a des remarques intéressantes. Le premier plan du cinéma - la Ciotat certainement ? - est un plan séquence, le plus beau et le plus difficile, celui auquel aiment à s'essayer tous les cinéastes - deux remarques, en vitesse, le plus grand, le plus impressionnant, LE plan séquence, celui d'Alexandre Sokourov dans L'arche Russe, mais ça en devient un exercice, à la fois de style et technique ; seconde remarque, un épisode de X-Files, tourné par Chris Marker lui-même, dans lequel un long plan séquence montre Scully courrant dans les locaux de Quantico pendant vingt minutes, la difficulté est autre, mais le plan est magistral, notamment lorsque Marker parvient à lui faire prendre l'ascenseur (il faut un peu d'imagination pour visualiser la scène). Après ces balbutiements séquentiels, le cinéma a compris l'importance du montage dans la narration, de l'ellipse. Intervention temporelle dans la narration, quand la caméra était déjà une intervention subjective en cadrant l'histoire. Remarque intéressante de Lelouch, bis, il ne parle pas que de lui, dans sa distinction entre plan général et gros plan, il ne passe plus par le plan moyen, le rythme entre les deux types de plan, l'un plus objectif (le plan général, qui laisse le spectateur choisir son cadre), l'autre davantage subjectif (le gros plan, qui impose la vision du metteur en scène au spectateur), faisant le talent d'un raconteur d'histoire (je suis sûr qu'il préférerait ce terme à celui de réalisateur, il se dit auteur, après tout).
Toujours à propos de Lelouch. Une légende court depuis 40 ans. A la sortie d'Un homme et une femme, Lelouch était ruiné, ses films précédents ayant été des échecs. Il aurait tourné avec ses acteurs et son équipe technique le film très vite (vrai, quelques semaines) et gratuitement (la légende) contre des parts des RNPP (recette, Revenu Net Part Producteur.) Le film présenté à Cannes, Lelouch, sentant le vent tourner aurait appelé la veille de la remise de la Palme tous les acteurs et tous les techniciens pour leur dire qu'ils seraient finalement payés et qu'il récupérait les parts producteur. Le film recevant le lendemain la Palme d'Or, deux Oscars (Meilleur scénario et Meilleur film étranger) quelques moins plus tard, sa fortune était faite. La légende est malheureusement fausse, même si tous ceux qui ont travaillé avec le réalisateur parlent de la difficulté du personnage, à cause d'un ego etc. personne ne souligne sa malhonnêteté.
A propos d'Un homme et une femme, toujours. J'adore deux plans, entre autre, trois en fait. Le premier, l'image du chalutier passant derrière le pier en bois (le long ponton, ou la jetée, près de Deauville). Pourtant le travelling est tremblotant, saccadé. Le troisième, celui de Trintignant dans la Mustang (!) rentrant à Paris et en proie intérieurement à des interrogations vis à vis du télégramme d'Aimé.
Le second, parce qu'on y vient : le plan sur le vieil homme et son chien qui marchent sur les planches (avec une anecdote sur Giacometti, un peu moins intéressante : la vie est plus belle que l'art etc.) Lelouch, dans son entretien avec Rapp, parle de sa façon de tourner, justement nouvelle vague à cette époque : tous les rushs servent, pas d'argent, pas de pellicule, hors de question de laisser le moindre rush inutilisé. Donc le montage s'en trouve facilité, l'histoire est en boîte, suffisante. Discussion avec un assistant de Lelouch de l'époque, à propos de ce plan. Lelouch, au contraire, laissait tourner sa caméra en permanence, vidant des kilomètres et des kilomètres de pellicule. Justement, l'image de cette homme marchant avec son chien, capturée presque par hasard, alors que la caméra tournait. Il y a d'ailleurs dans le film deux plans dans la séquence. Dans le premier plan l'homme est loin et s'éloigne. Dans le second il est plus proche et marche vers la caméra. (Le plan est superbe, noyé dans un brouillard à contre-jour). Le second plan aurait été tourné justement après que le premier ait été capturé par hasard. Crédible. Peu importe, certes, le résultat est là, qu'importe le procédé, etc. De toute façon Lelouch crache sur la nouvelle vague et ces cinéastes qui, selon lui, n'ont rien inventé. Les Cahiers le lui ont bien rendu, à peine reconnaît-il, dans la discussion avec Rapp, A bout de souffle ou Les 400 coups. Peu importe, encore une fois.

Je ne sais pas ce qui est le plus difficile, la (les) voir online sur msn et ne rien savoir, ou, au contraire, les voir offline toute la journée. C'est terrible ce truc, pire que les SMS encore.
Il y a dix ans, quand on appelait les filles au téléphone, elles pouvaient ne pas répondre, impossible de spéculer, ou si peu. Avec les SMS, elles pouvaient toujours faire croire qu'elles n'avaient pas eu le message, ou plus tard, je sais, l'accusé de réception, mais qu'importe, le doute laissait place aux suppositions les plus fantasmagoriques. MSN n'offre aucune échappatoire du genre, on sait même si la personne s'absente plus de cinq minutes, c'est un instrument de torture qui n'aide en rien. Très intéressant.

Anna s'ennuie, elle soupire, hausse les épaules, tourne la tête sur le côté et je vois son profil sur le mur découpé par la lumière de l'écran, elle lit un peu, ce que j'écris, ça ne l'intéresse pas, moins non plus, je réponds, ne t'inquiète pas. Anna s'ennuie, moi aussi, l'emmener au cinéma, deux heures dans le noir, l'un à côté de l'autre, j'aurais le temps de tergiverser et si le film est assez long, peut-être de l'embrasser.

Aux environs de août 25, 2003 01:10 PM
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