fame : Swimsuit

Opéra, Opéra - 4 septembre, exactement, du nom d'une station de bus, rue du 4 septembre, sous l'agence Air France, des photos du Concorde plein les vitres. En face, des fourgons estampillés Police passent au ralenti sous leur gyrophare, rapport à une manifestation invisible, j'attendrais 20 minutes un bus qui ne passera jamais, 20 minutes parce qu'un peu plus de deux clopes, ça fait ce temps là, à peu de chose près. L'histoire, un mec qui attend aussi - comme d'autres, encore, mais ce n'est pas l'histoire, mais on en parlera, peut-être - qui fume, aussi, lit Solal, c'est ça l'histoire, juste ça. Avant lui, une fille, très jolie brune aux cheveux longs, attend, aussi. Elle essaye d'attraper un bus, qui passe et ne s'arrête pas, elle fait semblant de protester, tout le monde s'en fout, elle reprend sa place et attend le suivant, qui ne viendra pas, que je ne verrais pas, parti avant, 20 minutes c'est long, quand on attend un bus qui ne se montre pas, et ça ne sert à rien, mais ce n'est pas l'histoire. L'histoire c'est le bouquin de Cohen, Solal, l'histoire c'est juste ça, une fille qui m'avait dit que ça, ce bouquin, c'était son livre de chevet, je lui parlais d'autres, il y avait mieux, oui, vraiment, Solal, pourquoi pas mais, elle, non, elle n'en démordait pas, revenait à celui-là, toujours. Alors j'avais rouvert Solal, refermé au bout de 15 pages, puis rouvert, refermé à nouveau, finalement je n'ai jamais dépassé la page 100, ça ne passe pas, désolé, mais Solal je trouve ça chiant - et je n'ai jamais pu le lui dire.
Elle je l'avais rencontrée sur un bateau - ça pouvait être mauvais signe, les filles on les emmène sur les bateaux, mais les y rencontrer, c'est prendre un risque. Elle écoutait un CD, lisait le livret, son discman sur les genoux, un foulard - bleu clair - dans les cheveux - longs, plutôt bruns, reflets chatains, toutefois - du soleil sur elle, une longue robe, une chemise blanche, coton fin, très fin, très léger, joli, j'avais Neil Young dans les oreilles, c'était il y a 5 ans. Près du bastinguage, elle fumait aussi une cigarette, un après-midi, donc, elle ne fumait jamais le matin, du vent aussi, c'est important parce que c'est à cause de lui qu'elle a laissé s'envoler le livret, le bastinguage aussi, c'est important parce que le livret a failli passer par dessus, à travers même, et elle n'aurait pas eu le temps de le rattraper, alors je l'ai fait, sans penser à regarder le titre de l'album, en lui faisant un sourire, sans doute, elle m'a remercié, certainement, tout a commencé là, la suite est longue.
Pour raconter l'histoire, j'avais traversé l'Atlantique et le bateau s'était transformé en hôtel new-yorkais. Elle n'avait jamais vu New York, mais qu'importe, je l'y voyais. C'était New York sous la neige, une vraie neige, pas cinq centimètres comme à Paris, non 25, tombés en une nuit. Mais dans l'hôtel luxueux, elle, petite française (sans grande imagination, pour le coup, désolé) attendait, écoutait de la musique, au bord d'une grande piscine bleu, en maillot de bain, dans un univers blanc, murs, plafond, blanc, sauf le bleu de la piscine, et par delà les baies vitrées la neige qui tombait, elle, en peignoir, son discman et les écouteurs qu'on devinait dans ses cheveux, elle fumait, même si c'était interdit, nous n'étions que deux, et moi je n'aurais rien osé lui dire, à cette jolie jeune fille, je me demandais juste si elle irait se baigner, et si je la verrais, accoudé au bar, je n'avais pas de maillot - comment y penser aussi, quand on va à New York en janvier ? J'avais laissé tomber l'idée du livret, le sol aurait été mouillé, les pages trempées, et puis, surtout, dans un hôtel, il n'y a pas de vent, je tenais à la crédibilité - à l'époque. Alors, entre ses mains une cigarette, un livret, un cd, un autre, son discman, elle devait essayer de changer de disque, elle s'emmêle, sans doute, voilà qu'un disque tombe. Le CD s'est mis à rouler. Là, j'avais mis la crédibilité de côté, parce qu'un CD qui tombe, la plupart du temps, tourne une ou deux fois sur lui-même, et, comme une mauvaise toupie, s'écrase, face ou dos contre terre, ça n'a pas d'importance, dans le cas d'un CD. Mais là, non, le CD avait continué de rouler, sur la tranche, sans dévier d'un milimètre, et avait attendu d'être arrivé à mes pieds pour s'écraser. L'histoire avait commencé là, dans cet improbable hôtel, et elle avait continué, à Paris, puis à New York à nouveau, tout ça pour une histoire de CD, la fille s'appellait Léa, un peu facile aussi, d'accord.
Voilà l'histoire, simplement d'avoir vu Solal, en attendant un bus qui n'est jamais venu, je suis rentré à pied, et en métro, dommage, pour la jolie brune.

Aux environs de septembre 4, 2003 08:43 PM
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