anna : Insaisissable
Tu veux de jolies histoires, en voilà une. Qui devrait te plaire. C'est l'histoire d'une fille très jolie et d'un garçon un peu rêveur, tu t'en doutes.
On commence par la fille ou lui ? La fille. Elle est dans un train. Elle est jolie, de longs cheveux noirs qu'elle attache, une natte ou deux couettes, parfois même elle les relève, comme un chignon, très détaché. Elle a une frange, qui lui tombe jusque devant les yeux, et ces grands yeux, ils rient, quand ils ne sourient pas, entre vert et gris. Elle a des lunettes rondes, qui lui tombent toujours sur le bout du nez, alors, elle, forcément, elle passe son temps à les remonter, avec le bout de son doigt, simplement. Elle s'appelle Anna. Elle a de très jolies oreilles, que l'on voit souvent puisqu'elle a toujours les cheveux attachés. Sauf quand elle marche sur une plage et que le vent emmêle ses cheveux, là elle ne peut rien y faire. Elle sourit tout le temps, elle a les yeux qui brillent, ses très grands yeux, de très longs cils, et des joues, adorables. C'est rare qu'on dise qu'une fille a des joues adorables, mais elle c'est comme ça, et c'est très joli, crois moi. Anna est très gracieuse, elle ne fait pas de grands gestes brusques, mais plein de petits, elle penche la tête sur le côté, la tourne, elle se retourne dans la rue, très doucement, elle lève sa main, doucement, toujours. C'est très joli, ça aussi. Elle s'habille à la mode mais ça se passe dans les année 60, alors la mode n'est pas la même que maintenant. Elle a des jupes courtes et des bas rayés, noirs, rouges, bleus, elle met beaucoup de couleurs. Et son imperméable est transparent, alors on voit toujours sa silhouette se dessiner, même quand il pleut dans la rue et qu'elle s'abrite sous son imper.
Lui il est pas mal aussi, mais c'est différent. Il est jeune aussi, comme elle, il est à la mode de ces années là, il porte beaucoup de pulls, à col roulé, avec des chemises dessous, des vestes en tweed, très anglais, il faut imaginer. Il a les cheveux un peu trop long, pas Beatles mais il y a de ça, pour te donner une image, c'est l'époque, c'est un peu long sur les côtés, comme quelqu'un qui serait passé sous une averse, tu imagines, même chose pour les pantalons. Il a de l'allure surtout, de la classe, de la prestance, on peut appeler ça comme on veut, ça reste toujours bien.
Je t'ai dit qu'elle était dans un train et ça a de l'importance, tu vas voir pourquoi. Lui il dirige une agence de publicité, c'est à la mode, déjà à l'époque. Donc c'est le patron, mais il est très créatif, jeune, in - aujourd'hui on dirait hype, mais in c'est mieux. Un jour, il accompagne les photographes de l'agence dans une gare et là ils prennent des mannequins en photo, classique. Tu as deviné, c'est dans sa gare à lui qu'arrive son train à elle. Il ne la voit pas, elle descend du train et lui termine sa séance. Mais plus tard, quand il fait développer les photos, il aperçoit son visage. A elle. En tout petit, c'est juste un arrière plan mais il le remarque. Il fait agrandir la photo, et on voit ses grands yeux, à elle, et sa bouche entrouverte, c'est juste au moment où elle descend du marchepied, mais elle n'a pas ses lunettes, c'est important, tu verras. Il dit simplement : pas mal, pas mal. Il fait d'autres agrandissements. Et là il ne dit plus pas mal. Il ne dit plus rien du tout, parce qu'il tombe amoureux. Cette fille, il la lui faut, c'est ce qu'il pense.
Alors il appelle tout le monde dans sa boîte : les créatifs, les photographes, les dessinateurs, les secrétaires et tous ceux qui peuvent bosser dans une boîte de pub, ça n'a pas d'importance. Personne ne reconnaît la fille. Il faut imaginer la scène. Il est au milieu d'une pièce, avec son agrandissement et dessus les deux grands yeux, la bouche entrouverte. Tout autour de lui, toute l'agence. Et parmi tout ces gens, il y a Anna. Anna qui a ses lunettes et que personne ne reconnaît. Elle aussi regarde cette photo comme tous les autres, en se disant qu'il est fou, mais mignon, tout de même. Elle ne se reconnaît pas. Tu vas me demander ce qu'Anna fait là, c'est un peu étrange ces coïncidences. Tu as raison. Anna est dessinatrice, plus exactement elle colorie les dessins d'autres. Du lundi au jeudi elle fait le bleu. Le vendredi et le samedi, elle fait le rouge. Et l'année prochaine elle espère passer à d'autres couleurs.
Il demande à tous ses photographes de parcourir Paris. Leur donne comme mission de retrouver cette fille. Les jours passent. Les photographes parcourent Paris, comme il le leur a demandé. Ils photographient les couples qui s'embrassent dans les voitures, ils cherchent à découvrir le visage de religieuse sous leur coiffe, ils suivent en courant des filles dans le métro, mais ils ne trouvent rien. Lui voit les jours passer et attend, attend. Il veut cette fille, il y pense jour et nuit, c'est obsessionnel. Il ne la connaît pas mais il en est amoureux. Il décide de faire placarder des affiches dans tout Paris, de ce visage aux grands yeux et aux lèvres entrouvertes. Tout Paris est recouvert. Les stations de métro, les murs des maisons, les bus, les taxis, on ne voit qu'elle mais personne ne la voit. Alors il passe une annonce au journal télévisé, mais toujours rien et le lendemain des centaines de filles accourent, c'est un peu comme dans l'histoire de cendrillon et de la chaussure. Elles veulent toute être la jolie inconnue aux grands yeux et aux lèvres entrouvertes.
Et Anna ? Anna elle colorie ses planches. Elle est amoureuse de lui, aussi, mais avec son histoire de photo il est fou, elle trouve ça complètement idiot. Il ne la voit pas. Alors elle continue de colorier en fumant des cigarettes et en rêvant au bord de mer. Elle rêve à la grande plage de sable de Deauville mais elle aurait pu rêver d'Arcachon, ça n'a pas tant d'importance. Elle rêve qu'elle a les cheveux dans le vent, tu imagines l'image, c'est bête mais elle trouve ça joli. Elle trouve qu'elle est seule, elle ne sait pas pourquoi. Elle se dit qu'un jour il viendra lui dire qu'il l'aime, et, ce jour-là, tout changera. Elle attend, comme lui.
Un jour ils se rencontrent dans la rue. Ils se disent bonjour, ce qui est normal puisqu'ils travaillent ensemble. Ca se passe dans la rue, il traverse dans un sens et elle dans l'autre, ils se rencontrent au milieu de la rue et tout autour d'eux, sur les murs de la ville, il y a ces grandes affiches, les grands yeux et les lèvres entrouvertes, mais tu commences à le savoir. Anna lui demande s'il cherche toujours cette fille, il répond que oui, bien sûr. Anna lui dit qu'il vaut mieux être séparés avant de se connaître, on souffre moins. Ce n'est pas idiot.
Il n'en peut plus, de ce visage. Ses recherches ne donnent rien, il cherche à l'oublier, il fait tous les bars de Paris, elle est insaisissable, il passe ses nuits à errer, ça devient infernal, mais chaque fois qu'il cherche à l'oublier elle revient, comme un boomerang. C'est ce qu'il dit. Il n'y peut rien, c'est plus fort que lui.
A ce moment de l'histoire on se demande comment cela va se terminer, parce que la situation semble impossible. Anna pense à lui, jour et nuit, mais elle le voit obsédé par une photo. Et lui il ne voit pas Anna avec, posées sur le bout de son nez, ses jolies lunettes qu'elle passe son temps à relever, il ne voit que cette photo - je ne précise plus les grands yeux et les lèvres entrouvertes, tu le sais, à présent.
Quelques jours passent, encore. Dans la boîte de pub, ils organisent une séance photo, avec tout le monde, pour une occasion quelconque, on s'en fiche. Et, en développant les photos, il remarque le visage d'Anna. Parce que sur une photo, elle a enlevé ses lunettes, on ne saura jamais pourquoi, c'est comme ça. Peut-être pour changer, pour rire, par hasard. Mais il la reconnaît. C'est elle, sa photo, la dessinatrice, la fille qui colorie, qu'il croise depuis des mois et qu'il ne voit pas, Anna. C'est dingue, tout de même, d'avoir tant cherché alors qu'elle était si près. Il la cherche, dans toute la boîte, mais Anna a disparu.
Il retourne à cette gare, en courant, elle doit y être. Et elle y est, mais elle est dans un train, qui va partir. Elle le voit, elle pense qu'il doit encore chercher ce visage, cette photo, elle ne sait pas que c'est elle. Lui, il ne la voit pas et le train part, on ne sait pas où, on ne sait pas combien de temps, mais c'est ainsi, lui reste sur un quai sans la voir et elle dans son train ne voit que lui dont elle est amoureuse, mais ne descend pas, elle ne sait pas. Elle regarde par la fenêtre et se dit qu'elle n'avait qu'un mot à lui dire, je t'aime et, peut-être. Mais le train s'en va.
Anna, film/musical de Pierre Koralnik, paroles et musique de Serge Gainsbourg.