fict : Isophase
Toi aussi tu veux des histoires, c'est finalement toujours la même chose.
Il n'y a finalement que la notre que je n'aurais pas raconté. Pas excitante.
Tu vois, même là, cette simple phrase, elle est chiante. Je ne sais même pas quoi inventer pour la rendre un peu plus intéressante/amusante/émouvante. Petite fille en C. Les minutes passent mais bien sûr dans le texte ça ne se voit pas. Peu importe que je passe des heures ou quelques instants seulement là-dessus pour toi au final ça ne change rien.
Je trouve toujours quelque chose à reprocher à l'une ou l'autre, croisée. Celle-ci pourrait être un peu plus grande, celle-là un peu plus blonde, ou je n'aime pas cette bouche, ou je n'aime pas ce cul. Toujours une raison de couper court, d'abandonner, d'attendre. C'est assez peu intéressant, accordé, mais autant assumer de ne rien avoir de mieux à dire, non ? Ce matin, cet après-midi, très jolie fille, regards appuyés, j'aime beaucoup sa peau claire. Alors je me vois lui proposer un café / pas de bière avec les jolies filles, au début / cette fois il n'y a aucune raison de ne pas y aller, de ne pas essayer. Sauf que je me rends compte que je n'aurais rien à lui dire. Qu'il faudra recommencer, encore, raconter et raconter. Et c'est trop, même si la fille est jolie, même si le temps est devant, je pense à quoi bon et plus aucune envie, je préfère passer une heure encore à explorer la nouvelle formule de libé que la jolie fille. Est-ce une figure de style, même genre que celle qui dit prendre le bus et un café ? Quelle importance ?
Tu t'en fous, tu veux une histoire.
Là c'est terrible. De pouvoir te raconter n'importe quelle histoire, une autre, tu ne verrais pas la différence, après tout.
Tu ne connais pas le Maine, mais ça s'y passe. C'est un garçon, il vient, il rencontre une fille. Sauf que la fille est morte. Là tu dis que je vais un peu vite, que la fin si près du début, ce n'est pas une histoire, c'est une juxtaposition de faits. L'histoire, ma jolie, elle tient entre les deux. Ce n'est pas logique, mais ce n'est pas une histoire très logique. Je ne t'en dis pas plus, j'ai tous les droits dessus.
Tu peux oublier ce paragraphe. Et je ne t'ai toujours pas raconté ton histoire.
Baseline. Un garçon et une fille, j'aime bien commencer par là. Sur une île ? Oui, pourquoi pas, ça limite les possibilités, très peu pour moi les ramifications et les retournements de situation, non, dès le départ il faut savoir où l'on va, nul part, oui, c'est toi qui le dit. Autour d'une île, la mer, c'est déjà bien assez vaste, champ de possibilités infini, ou presque. S'ils sont sur cette île, ils se connaissent. Ce qui rend plus compliqué la naissance d'une intrigue, à moins de jouer sur l'aspect famille, mais là ça devient chiant, et pas le temps, tu attends ton histoire pour demain, bien sûr, délai de bouclage à respecter sous peine d'exclusion. Aider un peu la situation à prendre forme. Elle n'est venue que pour huit jours, déjà ça instaure un peu de suspens, non ? On peut imaginer qu'elle soit venue en avion et qu'elle ait peur de la mer, ce serait un début d'intrigue, mais bof, non ? J'aimerais mettre un train, sur cette île, si tu m'y autorises. Bien sûr le train serait modeste, parcours d'une dizaine de kilomètres, d'un bout à l'autre de l'île, deux gares. Lui s'occupe du train, toujours le même parcours. Tu peux trouver ça étrange, l'idée du train, parce que sur une si petite île, vraiment, quel besoin d'avoir un train ! Mais tu as tort. D'abord le train est ancien, il a été construit quand il était inenvisageable d'avoir des voitures sur cette île. Et il faut connaître le relief de l'île, aussi, c'est comme une montagne aux pentes abruptes. La ville est en hauteur quand le port se trouve en contrebas, et les pentes sont bien trop raides pour un autre véhicule, d'où le train. C'est important que tout soit crédible, même pour une petite histoire d'une page. Donc elle n'est pas venue en avion mais en bateau. Elle a pris le train - encore une histoire de train, tu vas me dire, oui, désolé ! - avec ses bagages, il l'a aidée à tous les mettre dans ce qui ressemble à un grand wagon. Et lui sait qu'il ne la reverra qu'une fois, quand elle redescendra de la ville pour rejoindre le port, deux jours plus tard. Bien sûr la fille est très jolie et elle est venue seule - trop facile ? oui mais sinon il n'y aurait pas d'histoire, tu t'es déjà dit en regardant un film : c'est trop facile, une si jolie fille, évidemment, c'est n'importe quoi ! non, il faut partir du principe que dans les (bons) films les filles sont jolies, c'est tout. Est-ce qu'elle l'a remarqué ? Je ne sais pas encore, entre nous je ne pense pas. De toute façon lui ce n'est que le garçon qui s'occupe du train, rien de plus. Elle a un chapeau, aussi, je ne sais pas si ça aura de l'importance, mais c'est comme ça, tout ne peut pas non plus toujours être nécessaire, il faut laisser un peu de place à l'imprévu ! La vraie question qu'il faut se poser et qui aura forcément une incidence sur l'histoire est celle de savoir pourquoi la fille est venue sur l'île. Connaître son prénom, aussi, parce qu'il faut commencer à connaître un peu ces personnages qui sont encore un peu brouillons. J'ai une méthode infaillible pour ça, il suffit de choisir un titre de chanson. Je vois Chloé, ou Clémentine, deux chansons de Duke Ellington. J'aurais bien pris Chloé mais c'est très utilisé en ce moment. Clémentine, c'est mignon, après tout, ça me permet de continuer des jeux de mots comme fille en C, ce qui me comble. C'est une histoire d'amour. Forcément, c'est ça qui marche le mieux, il n'y a que ça qui importe. Plus une histoire est simple et plus elle touche. Les plus belles sont les plus simples. Déjà entendu ça quelque part ? Ce qu'il faut à présent c'est un événement perturbateur - ça a un nom savant mais on s'en fout un peu, on sait simplement qu'il faut qu'il se passe quelque chose. Alors ce pourrait être la neige, par exemple, mais je préfère l'histoire en été, pour que Clémentine puisse mettre des jupes et se promener sur les hauts rochers - il y a un très joli phare sur l'île, qui surplombe un à pic rocheux, aussi joli que dangereux. Clémentine pourrait y tomber, bien sûr, mais ce serait un peu triste. Par contre elle peut être passionnée de phares, ou elle pourrait venir faire des repérages pour un film. Quoiqu'il en soit, il y a une histoire avec ce phare. Je pense que lui aussi a quelque chose à voir avec ce phare, je ne sais pas encore quoi au juste, cela dit. On avance. Il se trouve que le phare se trouve sur une pointe, on l'a déjà dit, à l'extrême ouest de l'île, avertissant les bateaux non seulement de la présence de l'île mais aussi de dangereux récifs, un peu plus au large. Lorsque le soleil se couche, vu du phare, il descend juste entre deux rochers et ça doit être vraiment quelque chose à voir, si tu veux mon avis. Ne me dit pas que ça fait un peu beaucoup, tu savais à quel genre d'histoire t'attendre en me demandant de t'en raconter une, non ? Peu importe. Le spectacle est connu, évidemment, et c'est même un des must see de l'île, il est indiqué sur toutes les brochures touristiques de l'île, et celle que Clémentine trouve en arrivant dans sa chambre (d'hôtel ? bonne question !) n'échappe pas à cette règle. Elle décide d'aller voir, ça ne coûte pas grand chose, l'île est petite et le phare presque à côté de sa chambre - c'est d'ailleurs pour cette raison qu'elle a pris cette chambre, souviens-toi, on a dit qu'elle aimait les phares. Elle s'assoit, au pied du phare, face au soleil qui descend, de plus en plus vite. Elle se dit qu'elle a de la chance, il n'y a pas de nuages, le spectacle devrait être splendide. La lumière baisse et elle aperçoit le faisceau du phare qui balaye la mer. Elle se retourne et elle voit le garçon du train. Elle est surprise, lui dit qu'elle ne s'imaginait pas qu'il existait encore des phares qui n'avaient pas été automatisés. Lui répond qu'il l'est, mais qu'il vient chaque soir, vérifier qu'il n'y ait pas de problèmes, comme si c'était encore lui qui le mettait en marche, comme il le faisait quelques années auparavant. Elle lui dit qu'il a de la chance, de profiter du spectacle tous les soirs. Elle se retourne, regarde le soleil qui descend sur les rochers. Clémentine lui dit qu'ils ont l'air dangereux, les rochers, qu'ils effleurent à marée haute, qu'on doit mal les voir lorsque le soleil se couche à contre jour. Il lui répond que le phare a été construit pour ça, bien sûr, maintenant, avec les GPS et tout ça c'est un peu dépassé, mais beaucoup de gens se servent encore du phare comme repère. Quand on quitte le port il ne faut jamais qu'il passe sur le côté babord du tableau arrière. Sinon on prend le risque de s'éventrer sur les rochers. Clémentine lui demande si c'est déjà arrivé. Plusieurs fois, oui, la dernière c'était dix ans auparavant, le phare ne s'était pas mis en route, il venait d'être automatisé pourtant, au coucher du soleil, un soir comme celui-là.
Tu as remarqué comme l'histoire se met en place ? Il reste encore quelques détails à voir, à régler, mais je crois que l'on tient la trame principale, même la fin. Tu me pardonneras de ne pas te la dévoiler tout de suite, je n'en suis pas encore assez sûr pour ça. Si c'était une vraie histoire on décrirait davantage Clémentine, lui aussi, on irait presque même jusqu'à lui donner un nom. Mais il ne s'agit que d'un résumé, je te raconte une histoire, je t'ai dit qu'elle était jolie et lui amoureux d'elle, ça me semble suffisant, il faut aussi faire travailler son imagination. Et nous ne disposons pas d'autant de temps qu'on l'aurait souhaité, n'est-ce pas ?
Le soleil vient de se coucher, Clémentine lui demande si elle peut visiter le phare. Il répond bien sûr, mais il fait nuit, il faudrait revenir demain. Clémentine a l'air déçue, même dans le noir il le voit à son air, quand le faisceau du phare passe sur son visage. Alors il rajoute que c'est joli aussi, la nuit, et que rien ne l'empêche de revenir le lendemain. C'est joli, là-haut. Clémentine lui demande si c'est à lui, ce sac de couchage, et ces affaires. Il est un peu embarrassé, mais oui, il dort parfois ici, quand il fait beau, pour profiter des étoiles, de son phare. Il la laisse partir, elle le remercie. Et le lendemain, elle revient, le matin, et elle revient à nouveau, dans l'après midi. Elle lui explique qu'elle a voulu voir toutes les lumières de la journée. C'est une passionnée de phares, alors dès qu'elle veut partir quelque part, elle vérifie qu'il y ait un phare, c'est la seule contrainte qu'elle s'impose. Elle se fiche de partir au soleil ou sous la neige, dans des endroits surpeuplés ou déserts, tout ce qu'elle demande est un phare. Et lui ? Il vit dans le phare en fait, s'il ne lui a pas dit c'est parce que souvent ça fait peur aux gens, elle ne le trouve pas un peu étrange ? Clémentine rit. Non, au contraire, elle adorerait vivre dans un phare, elle aussi ! Alors il l'embrasse.
Est-ce qu'elle se laisse faire ? Ca peut changer toute l'histoire. Elle peut être un peu séduite, elle est un peu séduite, c'est sûr. Mais peut-être n'a-t-elle pas plus envie, ou alors elle s'en fiche, et pourquoi pas, elle est bien, dans ce phare baigné d'un soleil d'après midi. Alors ? Alors je vais t'avouer que ça ne change pas grand chose, je crois, de toute façon, puisqu'elle repart, quoi qu'il en soit. On l'a décidé, on ne va pas changer ça maintenant, c'est trop tard, il y a un contrat implicite quand on commence une histoire : l'interdiction de retourner en arrière. Donc on peut se faire plaisir, on ne changera pas le cours du temps, crois moi. Alors ? Alors il l'embrasse, et elle se laisse faire. Et ils font l'amour, aussi, et c'est agréable sur le plancher de chêne chauffé par le soleil, personne ne les voit de leur observatoire mais ils dominent et quand elle tourne la tête sur le côté elle voit la mer.
Ce n'était pas prévu mais puisqu'ils sont dans ce phare autant qu'ils y restent. Au moins jusqu'au coucher du soleil, ils sont tous les deux allongés sur la petite passerelle qui entoure les lentilles, et le faisceau les couvre quand il passe au dessus d'eux, ils dorment l'un contre l'autre.
Le lendemain il est le premier à se lever, quand le phare cesse de tourner. Il la regarde dormir, n'a pas envie de la réveiller, il est amoureux, c'est aujourd'hui qu'elle part. Elle finit par s'éveiller et elle lui sourit, peut-être pas amoureusement mais avec douceur, c'est joli une fille qui sourit comme ça. Il lui dit de rester. C'est tout ce qu'il lui dit de la journée. Elle demande en riant, dans son phare ? Elle l'embrasse sur le front et descend les escaliers en courant, quand elle est sortie du phare elle se retourne, agite sa main et lui dit à tout à l'heure. Il la regarde.
Tu te souviens que lui, son métier - qui ne lui prend pas tellement de temps - c'est de s'occuper du train, qui permet de faire le trajet de la ville au port, pour ceux qui sont lourdement chargés, tous les jours, sauf le dimanche, comme la veille. C'est la raison pour laquelle il a pu rester avec elle dans le phare, je tiens toujours à une certaine logique, tu vois !
Elle monte dans le petit train qui descend doucement la côte. Elle est la seule passagère et elle trouve ça un peu étrange, parce qu'elle le voit de dos, à l'avant, s'occupant de sa machine, comme s'ils ne se connaissaient pas alors que la veille encore ils faisaient l'amour. Par la fenêtre elle voit le phare. Elle se dit que ça aurait été une drôle d'idée de rester un peu, avec lui, dans cet endroit étrange. Elle sait qu'elle le regrettera un peu, mais pas longtemps.
Et le train arrive - il était temps, l'histoire commence à devenir un peu longue ! - à quelques mètres de son bateau. Il descend ses bagages, elle le remercie. Elle l'embrasse, rapidement, simplement, c'est presque amical, il ne dit toujours rien. Il remonte dans son train et elle ne peut s'empêcher de sourire en se disant que c'est tout de même un drôle de garçon, lui aussi, qu'il va bien avec son phare.
Quand le bateau part il fait presque nuit. Clémentine est contre le bastingage, à l'avant, c'est un petit ferry. Elle regarde le soleil qui se couche, dans les rochers, devant. Le ferry file, au moins vingt nouds, elle sera sur le continent d'ici deux ou trois heures.
Il est dans son phare, il regarde le ferry qui s'éloigne, il se dit que c'est dommage qu'elle ne soit pas restée. Alors il descend les escaliers, lentement. Et il coupe le courant. Il n'entend pas le cri de Clémentine lorsqu'elle aperçoit les rochers juste sous l'étrave. Il se dit simplement que si elle s'était mise à l'arrière, que si elle avait regardé son phare à lui et pas ce coucher de soleil, elle aurait vu que l'alignement était passé sur bâbord.
Bien sûr tu vas me dire que c'est encore une histoire triste, tu vas peut-être même penser que ça ne vaut pas l'histoire d'Anna. Mais ça, vois-tu, ça ne dépend pas que de moi, je ne l'ai pas faite tout seul, cette histoire.
Aux environs de octobre 14, 2003 01:54 AM