fame : Right Now & Right Here
Je m'arrête pas, je réfléchis. On dirait du Audiard ; voilà, retourner le couteau dans la plaie quand on n'est pas. C'est qu'il y a sans doute quelque chose à faire. Ici tout tombe je ne sais où, mais en ordre, c'est un Tetris sans fin. Il y a presque deux ans, la fermeture n'a duré que quelques jours, j'aime bien cet endroit, le détester en même temps que le remplir, c'est pareil avec tout, phase d'accumulation, puis phase de rangement extrême, d'organisation, de rationalisation. Mais après tout ce ne sont que des mots et l'on s'en fout bien, des mots et de ceux-là surtout, j'ai toujours fait ce que j'ai voulu. Aucune importance, vraiment, j'aime toutes les drogues, et celle-là presque autant que la bouteille que je suis en train de finir.
J'termine. Les premières photos, ici, il y a presque quatre ans, c'était pour une fille, une stratégie de contournement, d'encerclement, de harcèlement, séduction. Ca n'a pas marché, évidemment. Tout ça pour dire que ça n'a pas tellement changé, ici. Il s'agit toujours de filles, qu'on ne voit jamais. Il faudrait toujours écrire avec le minimum de mots, les rares fois où je relis - jamais ici, cela-dit, tant pis pour l'orthographe et le style et le reste - je rature, je réduis, d'au moins 50%, si j'étais courageux/motivé/intéressé (si je n'en avais pas strictement rien à foutre) j'apprendrais des idéogrammes - de n'importe quelle langue, je m'en fous puisque je ne le ferais pas.
Elle, puisque c'est d'elle qu'il s'agit et que les paragraphes délétères ne sont pas même mise en bouche mais simplement remplissage. On commence par quoi ? Dans ces cas-là ? D'habitude ? Je situe, je ne sais où, là c'est juste Paris, plein centre, comme Léa, Odéon, mais Léa tournait le dos à la statue (Danton, non ?) quand j'arrivais et la surprenais, elle je l'attendis trois minutes et sans doute quelques secondes devant les fringues - j'ai l'habitude des rendez-vous, il faut se repérer, et vite, Odéon, c'est trop fréquenté, c'est prendre le risque de croiser une jolie fille et de partir avec elle ou tout seul.
Je sais, j'élude. Direct. Elle, jolie, alors. Non, très jolie, j'admets. Pas mon genre - parce que j'ai un genre ? bof, c'est vrai - donc jolie, pas d'excuses. Ok, jolie - j'insiste, exprès. J'écris mais je ne garantis rien, et là, la façon dont on commence ne me laisse que peu d'espoir pour la suite, enfin, je n'ai rien de mieux à faire.
Jolie, ça veut dire grande, blonde, aux yeux bleus, à la peau aussi lisse que - j'ai de bonnes images, mais il ne faut pas s'avancer trop loin dans le récit, inutile donc de parler du parler - que la surface d'un miroir d'Hubble (par exemple ?), cheveux blonds - déjà dit - en une queue de cheval, jolie lèvres, adorables oreilles et boucles d'étoiles - et parfois, vraiment, je me demande où je vais, quand je vois ça et quand j'entends Anna qui chante « elle est jolie ? » - et adorables oreilles - voilà qui prend de plus en plus d'importance. Ca veut dire ? Ni longues ni trop petites, c'est essentiel, presque rondes, et de circonvolutions terminées en lobe, et des mèches blondes coincées derrière. Mention au petit nez fin et droit, à tomber. Regrets, pas de frange et sourcils fins et blonds. Grande et jolies formes, la jeune fille sait marcher mais dans le métro je pensais craquer, il aurait suffit qu'elle porte une jupe rouge et des bas noirs, comme la petite entr'aperçue - je ne mettrais pas la phrase à l'imparfait du subjonctif, je connais des façons plus agréables de se saouler. Elle porte quoi ? Je m'en souviens encore un peu, pas tant que ça et l'on s'en fout, rien d'exceptionnel, trop de trucs, pull, pantalon, noir, gris, foncé, pas de chapeau et grand manteau et grand foulard - mais ne dit-on pas étole ? trop classique, diantre.
Ensuite ? L'indifférence, l'envie d'écrire mais dire quoi ? Parler d'elle, jolie fille et fille sage, elle qui commande un jus de pomme et moi qui sais déjà que je ne prendrais pas un autre Black Russian, elle qui veut de l'eau en expliquant qu'elle ne s'y connaît pas tant que ça en vin et je referme la carte. Elle qui ne fume pas et tant mieux pour l'embrasser mais je me lasse de jouer avec cette cigarette que je finis par allumer, et puis d'autres, je m'en fous, mademoiselle, il fallait te plaindre.
Deux heures et ton visage s'estompe déjà, je ne sais comment raconter cette histoire qui de toute façon se terminera mal, parce que je m'en fous, parce que je n'en ai pas envie, que je vais me forcer, un peu, comme lorsqu'il s'agit d'écrire sur commande, bien sans plus, sans conviction.
Il eut fallu une touche d'imprévu, d'inattendu, pas m'entendre te raconter mes histoires - mais tu ne le savais pas, que mes histoires me fatiguaient depuis longtemps - il t'eut fallu m'en raconter, et de jolies : des aventures aventurières d'aventureuse. Ou de jeune fille sage et jolie fille à pervertir. Ce ne sont pas les balades que nous ferons un jour dans Paris qui me feront rêver et te regretter, il en faudra un peu plus, un minimum de bord de mer, pas de piscine, c'est moi le noyé, depuis longtemps. Tu as les ongles trop longs pour t'emmener sur un bateau, et tes talons claquent quand tu marches, en voilà du bruit. Je t'aurais accordé le tailleur même un peu strict - pour le plaisir de le transgresser - j'aurais adoré les bas résilles. Parenthèse : non pas pour justifier les bas résilles, pour remarquer que j'ai jamais bien maîtrisé le passé, autant éviter de l'employer, la situation ne l'exige pas.
Je finis la bouteille - qui était plus pleine que je ne l'imaginais - je fume les clopes que j'avais envisagées pour la soirée. Tu sais ce que j'ai préféré : le regard du serveur et dîner en face de la plus jolie fille de l'endroit adéquat en ce jour de prix littéraire et de ma place regarder la petite en face, un peu plus loin, qui me plaisait.
Quatre petites heures, sans temps mort, ce n'est pas si difficile, il n'y a pas à faire semblant, et quand j'avais peur de manquer d'inspiration il suffisait de te regarder tourner la tête quelques instants, voir ton profil, motivation immédiate crois-moi.
J'ai pas bu grand chose alors et pas tes paroles, j'ai siroté longuement, et ce Black Russian qui était finalement White mais je n'ai rien dit, pourquoi pas après tout, tu n'est pas brune non plus.
Elle, qui se tient droite et pose ses deux coudes sur la table, qui pose sa main en le refermant juste sous son menton et cela créé un petit pli juste sous sa lèvre inférieur, elle qui plisse légèrement les yeux alors qu'il n'y a pas de soleil, elle qui a froid aux mains alors elle les glisse sous ses bras et croise le tout sur sa poitrine. Alors j'invente. Une vie, à moitié vraie, des histoires, des situations, je lui raconte un peu n'importe quoi, à peu près, quelque chose comme ça. Et elle me regarde, parfois à ma droite, derrière, puis moi, sourit, rit, supplie encore, à peu près, quelque chose comme ça. Je regarde les livres. Il y a là le Femina et le Goncourt et l'Interallié et le France Télévisions et le Renaudot et le Livre Inter et Les Quatre Libraires et une pancarte posée près de l'entrée qui indique que, déjà, le Goncourt n'est pas allé à Beigbeder et c'est la seule information et c'est Amett qui l'a eu pour un livre passionnant sur Brecht et rien que ça, déjà, s'annonce passionnant mais je m'en fous, rien ne change puisque je ne l'ai pas lu, tout comme je n'ai pas lu Quignard ni Ruffin ni Echenoz ni Roze ni. Je ne lui parle pas de fait divers, elle est plus branchée grand écran. Bien. J'enchaîne, nous n'avons aucun film en commun, j'invente des histoires sur d'autres films, j'aimerais qu'elle parle et elle le fait mais elle ne tient pas la distance, elle raconte les faits, c'est une brève, un fait divers, pour le coup - et quel coup. Et quant à moi je ne sais même pas ce qu'elle fait en face de moi et pourquoi elle ne s'en va pas à moins que ce ne soit moi qui doive me barrer, oui, pourquoi pas, mais je m'en fous, je m'étonne qu'un seul Black Russian me permette de passer ces heures sans regarder l'heure, avec la tête presque un peu plus loin, il n'y a qu'une Guinness avalée avant, ce n'est pas tant, cela me semble bon à savoir sur le moment.
Et puis, à propos de moment, il y a cet autre, celui d'avant l'après. Pas venu en voiture, tout était prévu : et si la soirée était longue, et s'il fallait boire, autant rentrer en métro, ne pas prendre la voiture, alors le moment horrible, celui où nous sommes face à face et pire quai à quai, dans le métro, toi dans un sens et moi dans l'autre, sous le panneau lumineux, même une minute semblait une éternité, tu es loin assise je ne sais pas si tu me regardes mais je le devine en te voyant sourire dès que je plisse la bouche, je le ferais aussi, juste une question d'éducation, reculer la table quand tu t'assois, te laisser passer, t'ouvrir la porte, laisser un pourboire, faire semblant d'insister pour t'inviter, te laisser choisir en te conseillant - même le rouget que tu ne connais pas et que tu ne prendras pas, je suis rassuré, il n'y a rien de pire qu'un rouget pas frais - te tenir la porte, ne pas partir en courant sans payer, dire au revoir et merci, te dire au revoir ou à bientôt, sans doute, oui, te dire que, oui, on s'appellera, que ça marche. Conventions. Ne pas te répondre quand tu refuses que je t'invite parce que ce n'est qu'une première fois mais que je peux t'inviter une prochaine fois, ne pas t'entendre quand tu demandes en riant si je veux aller manger une glace - j'ai une gueule à manger une glace à minuit en octobre ? et quand bien même j'aurais été amoureux, et là je l'aurais fait, je n'aurais pas su où en trouver à cette heure !
Bien avancé, hein ? C'est aussi ce que je pense. Je vais tout de même essayer de t'appeler, je vais tout de même essayer de faire semblant, toujours aller au bout de ses conneries, assumer. Je ne te promets rien, mais pour peu que tu changes d'avis, pour peu que tu m'envoies balader, tout ça pourrait bien se transformer en une jolie histoire. Plasma, ersatz de sang frais, substance érotique. Mais c'est Anna qui n'en finit pas de ne pas être là. Et de me manquer.