fict : Entre 2

Musique d'ascenseur. Il y a ce moment, qui n'est ni un avant ni un après, un présent continu, une seconde si longue, ce moment avant que les portes ne se ferment. Il y a ces quelques secondes terribles qui ne correspondent à rien, le dernier moment d'un avant ou déjà le premier d'un après, alors il n'est pas encore temps de regretter, il n'est déjà plus temps d'effacer. Juste après au revoir, juste avant de ne plus voir, quand les battants d'aluminium ou de fer ou de bois se sont refermés et que le moment est passé.
La porte qu'on ferme, quelques pas dans le couloir, l'ascenseur qui monte, c'est le moment de promesses, le moment d'embrasser, promettre un week-end à la mer et embrasser les lèvres sucrées, avant l'ascenseur, la lumière des néons, l'arrêt à ne pas rater. Est-ce qu'on se regarde, elle qui appuie sur le bouton, se détourne, gênée, et alors parfois la lumière du couloir s'éteint et l'on serait mieux à deux, coincés dans l'ascenseur qui ne va qu'en bas et pas du tout au bord de la mer, tant pis pour les promesses mais le baiser dure tant que l'ascenseur descend.
Le temps de cette descente, le temps de 27 secondes, elle est contre, tout contre. C'est encore la veille et dans l'ascenseur le temps s'étire, avant le lendemain, dans la cabine, deux mètre carrés au plus, ce n'est pas grand mais tout est là, suspendu. Après ce soir, avant demain, pas encore de regard gêné, et si. les questions, doutes, etc. Tout est simple et un ascenseur n'évolue que dans une dimension, haut ou bas, ça ne laisse pas de question pour les interrogations, juste un va et vient incessant et imperturbable, inutile de s'embarrasser du moindre détail. 27 secondes, lui dire que c'est bien qu'elle soit là, le temps qu'elle réponde enfin quand je l'embrasse, le temps qu'elle trouve et ses cigarettes et ses clés et son téléphone, le temps pour les portes de se fermer, puis 27 secondes après, de s'ouvrir. Dans l'ascenseur qui vrombit et tire sur ses freins, tend son câble, je sens son cour qui bat, ou qui s'affole, ou le mien qui résonne. 27 secondes, le temps de remettre un élastique dans ses cheveux, cette façon qu'ont les filles de se ramener les cheveux en arrière, l'élastique glissé autour du poignet, puis, un mouvement, l'élastique qui passe du poignet droit à la main gauche et vient s'enrouler autour de la poignée de cheveux, ramenés sur le dessus, elle tire un peu, remonte, 27 secondes et combien de battements de cour ? 27 secondes et l'ascenseur est en bas et cette fois elle sort et le temps se remet à filer, et ce n'est plus le soir mais déjà le lendemain et le temps a basculé de l'avant à l'après, définitivement, tout se remet en marche, et l'ascenseur servira à nouveau à d'autres, et demain, dans quelques heures, entre 7H et 9H, il sera bondé et le temps ne s'arrêtera plus et les 27 secondes ne seront plus que 27 secondes entre l'intérieur et l'extérieur, l'ascenseur sera redevenu frontière, ne sera plus cette machine à voyager dans le temps, la plus extraordinaire d'entre toutes, celle qui se contente d'arrêter le temps, de voyager dans le présent, indéfiniment, presque, 27 secondes.

Aux environs de octobre 24, 2003 02:39 AM
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