fict : 1952
Et cette histoire, évidente, que je ne sais par où commencer.
Ce bar, en 1952, à New York, la ville vient de finir de grandir. Que s'est-il passé en 1952 ? Ce sont les chiffres qui sont importants, la date a de la gueule, ça suffit. Ce bar en sous-sol où l'on joue du jazz, murs de brique, plancher de chêne noir, craque sous les pas, les nuages de fumée au dessus des tables s'arrêtent sous les arcades. Le smoking blanc derrière le bar, les noirs accoudés lui tournent le dos. L'odeur des cigares, les verres renversés, la contrebasse qui n'en finit pas.
Cette nuit, les nuages de fumée, le piano, impro. Les deux ventilateurs du plafond qui ne brassent que l'entêtante fumée, les portes entrouvertes, le piano qui joue doucement, quelques heures du matin.
La caipirinha servie en long drink, la meilleure caipirinha de tout Paris, et même plus loin, peut-être jusqu'aux abord du Brésil, ne pas s'engager plus loin. Le citron à peine écrasé, juste un peu de sucre, une, deux. trois. la serveuse l'amène et cligne de l'oil. C'est toute l'histoire, qui commence fort.
La serveuse, blonde, mais cheveux frisés et attachés, pour changer. Grande et mince et tout en noir mais pas si recouverte, ventre dénudé, tee-shirt aux épaules. Son clin d'oil, son oil droit.
Ce matin elle demande quelle heure il est et je suis incapable de lui répondre, elle conseille d'allumer la radio, début d'après-midi mais le ciel est gris, hier plein de nuages, blanc sur bleu, puis orange puis rose, sur le ciel nuit. Elle prend sa douche et moi son oreiller, je n'ai pas encore fait attention à son odeur, inquiet au matin de l'odeur âcre des cigarettes refroidies, elle sort de sa douche, les cheveux mouillés à peine frisés qu'elle n'attache pas.
Dans le bar je lui ai demandé si elle ne chantait pas, elle a rit en demandant pourquoi, c'était après la deuxième caipirinha et le deuxième clin d'oil, oil droit. Parce que si elle chantait elle devenait irrésistible. Je lui ai avoué ce matin le faible pour les filles qui chantent et les serveuses. Hier soir elle a proposé un marché : un troisième verre et elle se mettait à chanter, j'ai accepté, enchanté, elle a chanté en anglais. Revenue et dit : alors ? Irrésistible, j'ai souri, il va falloir compter avec vous, j'ai dit. Ne pas trop réfléchir, elle a répondu, c'est mauvais.
Plus tard dans la nuit, chez moi, d'autres verres, cette fois c'est moi qui la sers. On a parlé de ce bar de New York, elle ne s'en souvenait pas, trop jeune. Elle a demandé quand c'était, j'ai dit je ne sais pas, il n'y a plus d'heure, juste une année : 1952. Tout est parti de là je lui dis, d'une chanson jouée ce soir-là et poursuivie depuis, rejouée, d'un endroit à l'autre, de soir en soir, jusqu'à elle. Elle sourit, demande si c'est vrai. Je lui dis que non, bien sûr, mais ça n'a pas d'importance. Elle a précisé qu'elle irait bien à New York, tout de même, juste avant de s'endormir, juste après avoir fait l'amour ; entre les rideaux j'ai aperçu le ciel et les nuages n'étaient plus gris mais orangés sur le bleu foncé du ciel de nuit, et tout d'un coup c'était comme un ciel en négatif, les nuages devenaient un ciel clair empli de taches sombres, je lui aurais bien montré mais elle dormait, il n'était déjà plus d'heure.
La jeune fille interdite aux longs cheveux blonds et aux verres de caipirinha est restée et je la vois pas loin, en face, sur le canapé. Elle somnole, les yeux mi clos, la radio allumée, elle chantonne. Je la regarde, par dessus l'écran. Sur les genoux elle a des pages et dessus est écrit, gros titre de lettres noirs et capitales : New York, 1952. Elle se réveille c'est déjà le soir, à nouveau, elle dit qu'elle doit y aller, me demande si j'ai l'intention de passer. Peut-être, je réponds, elle passe la porte et je referme derrière elle, j'entends les battants et l'ascenseur descend.