anna : Tom Gum
Anna, hier soir, zape. Il est tard, j'aimerais dormir mais je sais qu'elle va s'en aller si je lui fais part de cette état de fait. Il faudrait lui demander un jour pourquoi elle ne reste jamais. Il faudrait. Un jour. Jamais. Je me force à garder les yeux ouverts, elle est allongée, tête sur mon épaule, j'aimerais la prendre dans mes bras, je n'en ai pas le droit, quand l'écran est noir, entre deux chaînes, je nous vois, je la vois, elle sourit, et l'image réapparaît.
Et puis, cette image-là, attends, je la reconnais. Anna se lève, se retourne, me regarde. Elle rit, demande si je me fous d'elle. Film culte, je lui dis, Top Gun. Anna ne rit plus, oui, elle sait, et alors ? Et alors, je lui explique. J'avais dix ans, elle le même âge. Je lui avais écrit une lettre, il y était question de confiance dans son avion, de descente en flamme et d'amour. Elle n'y avait rien compris, déjà, et moi pas grand chose non plus. J'avais onze ans, elle un ou deux de plus, elle fumait ses premières cigarettes, elle mettait une casquette NY et je lui disais qu'elle ressemblait à Kelly McGillis. Elle souriait et disait oui, mais en moins jolie. Elle était brune, ne lui ressemblait finalement pas du tout. Passionnant, dit Anna. Oh, ça va, hein, Top Gun, c'est un clip géant sur les années 80, quelque chose comme le meilleur du pire. Tu vois, la scène d'amour, filmée à contre-jour en lumière bleue, ces longs travellings moto sur bitume, et les plans porte-avions (et bateau) dans le couchant, Tony Scott, réal gavée des images MTV. Toute une histoire, Tony Scott, le frère de Ridley, Tom Cruise, consacré star internationale, Jerry Bruckheimer, qui entame un marathon de grosses summer machines. Et ça suffit à faire d'un film une légende, demande Anna, sceptique. Certes, tu as raison. Top Gun, c'est aussi les parties de Beach Volley en jeans moulants et torses huilés, les débriefings dans les douches, corps suants et serviettes blanches, les moustaches et les lunettes Police. Bref, Tom Cruise en suppléant des Village People, rit Anna. Il y a de ça, oui, le retour du film de gladiateurs, comme dirait l'autre. Alors quand le frère tourne un péplum quinze ans plus tard, il faut envisager la thérapie familiale, dit Anna. Mais il faut avouer que Ridley est un bien meilleur réalisateur que son frère. C'est dégueulasse de dire ça, s'insurge Anna. Tu as raison, Ridley a tourné l'affreux Chute du faucon noir, quant à Tony il a réalisé le génial True Romance, dans lequel les lèvres des filles ont un goût de pêche. Quelle famille, dit Anna, que je soupçonne d'être un peu sarcastique, mais revenons-en au fait : Top Gun, Tom Cruise. Bien, le film sort en 86, je te mets au défi de trouver un gamin de dix ans à l'époque qui n'ait pas un jour d'intégrer la fameuse école. A ce point, demande Anna ? J'en ai peur, j'avais alors l'écusson de l'école cousu sur une veste en jean, entre d'autres, Nasa et compagnie. Ah, tout de même, oui, s'inquiète Anna. J'allonge la liste : on a parlé des jeans serrés, tu as remarqué le reste : cheveux en brosse - l'inénarrable Iceman, alias l'inénarrable Val Kilmer - maillots moulants, les fameuses plaques d'identification, mais ça, ça n'a pas changé, tous les jours des collégiens se précipitent dans un surplus faire graver deux plaques, dont ils donneront l'une à leur copine du moment. Tu n'as jamais fait ça, demande Anna, curieuse. Non, j'avoue, ha, remarque, ce n'était pas l'envie qui manquait, hein, juste l'occasion : tu vois cette image, fin du film, Maverick balance les plaques de Goose (!) du pont inférieur du USS Enterprise, quel symbole ! Un flot de détail, remarque Anna. Tu veux me faire croire que tu restes insensible aux hommes en uniforme, je l'interroge. Quand ils font moins d'un mètre soixante-dix, oui, dit Anna, elle rit, et Tom Cruise met des cales sous ses pieds pour piloter ? Et la musique, toutes ces nappes de strings au synthé, tu restes insensible aussi, et la chanson de Berlin, combien de slows dessus, hein ? Anna ne dit rien. Avoue qu'on n'a pas fait mieux dans le genre, Top Gun est l'aboutissement de toute une décennie, c'est l'Amérique un peu naïve mais ô combien idéaliste de Reagan, l'Amérique toute puissante mais encore peu sûre de pouvoir dévoiler son arrogance, l'Amérique de l'image. Tout ça, dit Anna, moi qui ne voyait qu'un film pour ado en mal d'identification, images façon jeu vidéo et amour façon pop song. C'est tout ça et rien que ça, oui, les années 80 aux Etats-Unis c'est ça : le Star Wars de Reagan, MTV et Top Gun. Résumé rapide, répond Anna. Evidemment, comme tous les résumés, mais, entre nous, que retenir d'autre ? non, vraiment les années 80 sont oubliées depuis longtemps. Oui, mais tout de même, dit Anna, ce n'est pas que ça. D'accord, je concède, demain je te parle de An officer and a gentleman et de Richard Gere, on y entend Joe Cocker et Dire Straits. Je crois que je préfère définitivement mes sixties, conclut Anna. Elle éteint la télé et, à la place de Tom Cruise et de Kelly McGillis, sur l'écran noir, il n'y a plus que notre reflet.