fame : Juste derrière

Il n'y a rien à faire. L'immuable, fautif, coupable. Il y a la musique, les albums sont classés sur le disque par genre, je clique sur jazz, puis Louis Armstrong, puis Ella and Louis, Don't be that way. Avec ça il faudrait un Manhattan, elle tremperait ses lèvres dans un Cosmopolitan - les filles ne boivent pas, elles trempent leurs lèvres, à la limite elles sirotent, plus lourd, elles dégustent.
Il n'y a rien à faire, toujours pareil, il s'agit de parler de filles et ça commence un peu pesamment, j'attends la fin de la chanson pour continuer, situer. Et engager.
Il y a une heure à peine. Derrière la vitre des filles passent. C'est la spécialité des filles, elles passent. Elles sont jolies, habillées, jupes ou pantalons serrés, cheveux attachés, je préfère parce qu'alors il devient plus facile de voir leur visage. Elles passent, parfois seules, parfois accompagnées, ça n'a pas d'importance. Derrière la vitre, dans le pub, il fait sombre et c'est la situation de l'interrogatoire, la vitre sans tain, de l'autre côté les filles ne voient rien, certaines s'approchent de la vitre, voir l'intérieur, si elles entreront, mais ce n'est qu'un pub, elles tournent, se détournent.
Il y a un inconvénient à revenir d'Irlande, la Guinness est fade et amère. Trop mousseuse, presque écoeurante.
Il y a, juste derrière, cette fille, la brune aux cheveux courts et à la cigarette roulée. Je l'entraperçois quand elle s'excuse, elle se lève, se rassoit, je me retourne, elle semble mignonne, ce n'est pas beaucoup, ce semblant, mais c'est assez. Je ne vois pas son visage, cachée derrière cette grande mèche sombre, sa main, sa cigarette, le coca dans lequel elle trempe ses lèvres.
Il y a, juste à gauche, cette fille blonde, celle là a attaché ses cheveux et mis du noir autour de ses yeux, le noir autour du blanc des yeux, ça suffisait pour les belles d'Hollywood, les images en noir et blanc. Elle est toute seule, il l'a laissée un instant, il est au bar, elle regarde autour d'elle, la rue aussi, le cendrier, sa cigarette qu'elle allume, elle n'a pas froid ? Les bras nus, la cigarette aux lèvres.
Il y a, derrière la vitre, une très jolie brune qui passe, en noir, aussi, les cheveux attachés, aussi, alors pourquoi est-elle plus jolie qu'une autre, que toutes les autres déjà passées ? Je ne sais pas, je la suis des yeux, elle passe, elle ne voit rien, derrière cette vitre dérangeante.
Il y a, derrière la vitre, toute cette histoire, le corps. Dans la grosse Mercedes, deux filles garées en double file. Le plafonnier allumé, elles regardent une carte, et sur la très grande carte Michelin il n'y a pas Paris, c'est beaucoup trop grand et Paris est beaucoup trop petit, sur la carte j'aperçois le bleu de la mer, est-ce que les deux filles vont au bord de la mer, celle qui conduit retourne la carte et laisse découvrir son visage éclairé par le plafonnier, elle passe ses deux mains dans les cheveux, comme si c'était essentiel à ce moment là de l'histoire, et moi penché sur la table je souris en regardant et tant pis pour la brune derrière qui doit se demander ce que je fais, je dis non, ce n'est pas possible, sur cette grande place, un samedi soir, ces deux jolies filles garées n'importe comment qui observent une carte, il y aura une dizaine de types pour leur proposer de l'aide, une dizaine pour essayer de monter sur les sièges en cuir, une dizaine d'enfoirés avant que je n'ai franchi la porte, les deux filles regardent leur carte et semblent avoir trouvée par où se trouve la mer parce qu'elles attachent leur ceinture, et la plus jolie regarde derrière, entame sa marche arrière et s'en va, en laissant ses feux clignoter en tous sens, ça se reflète sur la table en bois du pub.
Il y a celle qui est un peu actrice et aussi vendeuse, qui écoute du jazz et habite juste à côté, qui n'aimerait pas me voir là alors que je ne l'ai pas appelée, qui m'avait proposé de prendre un thé, mais je sais comment ça se finit, les thés, on prend un thé le soir et on prépare le café pour le lendemain, je connais la chanson, par coeur. Oui, peut-être, je lui ai dit, mais il était déjà tard, et, tu vois, c'est con, c'est vraiment très con, je savais que j'aurais dû venir en voiture, mais, tu vois, avec les embouteillages, toute la journée, la journée de dingue, trouver une place, encore des PV, et là, c'est dommage, vraiment trop con, mais c'est déjà presque le dernier métro, mais tu es là, ce week end, je t'appelle, oui, promis, on se voit, on ira boire un verre, oui, un thé, si tu veux, en plus demain je bosse finalement, tôt, un article super important, je suis déjà à la bourre, je crois même m'y mettre ce soir, alors, tu vois, c'est vraiment très con, mais c'est difficile ce soir. Alors il y a cette fille que je n'ai pas rappelée, à qui je ne saurais pas quoi dire, c'était le bateau de son père qui m'intéressait mais allez dire ça à une jeune fille.

Aux environs de novembre 23, 2003 02:10 AM
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