anna : 2b. Flat
Anna ouvre la porte, dit bienvenue, simplement. Il gèle dehors, au 6e étage Anna porte négligemment un jean et un tee shirt avec inscrit dessus Keep Cool. Juste pieds nus ; quant elle voit que je baisse les yeux en souriant elle dit que le parquet est chaud.
Alors, demande Anna. Alors, alors, qu'est-ce qu'elle veut savoir. La première chose qu'on dit en arrivant, alors je cherche et je lui dis c'est grand. Quoi, dit-elle, la ville, l'appartement ? L'appartement. Ah, dit Anna, elle n'aime pas, à cause des fenêtres de derrière qui donnent sur une cour, non, sur des murs de briques qui montent à perte de vue, typique, elle dit, mais elle n'a jamais aimé. Alors devant chaque fenêtre Anna a mis de grands rideaux blancs. Sauf à celles-là, dit Anna en pointant du doigt les grandes fenêtres qui donnent sur Central Park. Mais là il y a le bruit, ajoute-t-elle. Je m'approche, Anna dit que c'est le réservoir qu'on voit, elle soupire, l'appartement est un peu haut, c'est presque la fin de l'Upper East Side. Je ne réponds rien. Anna s'assoit par terre, elle dit et ça c'est la télé, en pointant vers l'écran géant la télécommande qu'elle vient d'attraper. Avec le câble, enfin tout, si ça t'intéresse, mais ça marche mal, il faut qu'elle les appelle.
Il est quelle heure, demande Anna, enfin, pour moi, finit-elle par ajouter. Je ne lui dis pas qu'elle pourrait se donner la peine d'enlever six heures, je n'ai pas le temps de répondre quoi que ce soit, d'ailleurs, elle a déjà demandé si j'avais faim, si je voulais sortir. Oui.
Plus tard, Anna est dans le bus, un bonnet de laine blanc enfoncée jusqu'aux yeux et des mèches blondes qui en sortent ébouriffées. Le bus se traîne, ici, dit elle. Tous les dix mètres, le long de Fifth Ave, les portes s'ouvrent et de vieilles dames montent. Au bout d'une dizaine de minutes, le bus est plein et Anna se lèvre, brutalement, disant qu'elle en a marre, on descend du bus.
Dans les rues le vent d'ouest s'engouffre, glaçant, et Anna met sa main sur son écharpe pour ne pas qu'elle s'envole. Voilà, dit Anna en haut de l'Avenue of the Americas, tournée vers le sud, c'est ça, New York, une partie. Elle s'est avancée sur l'avenue et un taxi la frôle de son aile en klaxonnnant. Anna lève le bras, se retourne, me demande si on y va. Très bien.
Dans le haut de Times Square, Anna dit qu'il y a trop de monde, c'est toujours pareil, dans toutes les villes, il y a toujours un centre où les gens se retrouvent, où ils peuvent se bousculer. Je lui avoue que j'aime Times Square, qui n'est même pas une place, juste un carrefour mal dessiné, un quai coincé entre deux proues de paquebots géants. Anna se contente de marmonner, demande si je préfère prendre le métro, je lui dis non, et puis, je n'en sais rien, je ne sais pas où l'on va. Manger, répond, Anna, mais c'est plus une question qu'une réponse, comme tu veux, profites-en, je te laisse décider. Un café, alors, simplement. Anna me regarde, et j'hésite, étonnement, est-ce qu'elle hésite à rire, est-ce qu'elle se fiche de moi, mais rien ne vient, elle dit juste bon. Je sais ce qu'elle en pense, j'attends un peu avant de lui demander, naïvement, s'il n'y a pas un Starbucks près d'ici. Anna ne se retourne même pas, elle sait que je la provoque. Elle dit qu'il y en a partout, qu'un jour ils viendront en installer à Paris. C'est fait, tu n'étais pas là, Avenue de l'Opéra. Anna soupire, dit : plus bas, encore, sur Union Square. En face de la Film Academy.