anna : 7. Let It Snow
Anna dit qu'il a neigé cette nuit - mais, non, on ne le voit pas dans la cour, il faut regarder par les fenêtres qui donnent sur le parc, que la neige a timidement recouvert. Anna dit qu'il fait moins froid. Anna dit qu'il faut sortir.
Le bus remonte jusqu'à la 147th, en haut de Harlem West. Sur la 116th, c'est Little Senegal, une grande rue, plus ou moins commerciale, envahie par des coiffeurs et des magasins de stéréo. Ainsi que par des églises, parfois une simple maison sur laquelle on a apposé une plaque. A l'angle de Malcom X Boulevard, le quartier s'anime. En remontant vers le nord, Harlem se découvre. Ce sont les maisons en ruines, souvent abandonnées, murées par les propriétaires. La brique rouge sombre et l'architecture sont les mêmes que celles des luxueuses maisons de Greenwich Village ou de Brooklyn Heights. Ce sont les mêmes petits escaliers que dans les films, il n'y a personne, il fait trop froid pour que les gamins noirs viennent jouer dans les rues. Croisement avec la 125th, Martin Luther King Boulevard. Le coeur de Harlem. Les rues sont animées, sur les vitrines des magasins, en lettres géantes, SALE. Il y a, tout près, le Teresa Hotel, ancien quartier général de Malcom X, la mosquée où il prêchait ; il y a, de l'autre côté de la rue, l'Apollo Theater, où passèrent Louis Armstrong ou Ella Fitzgerald.
Anna dit qu'Harlem a déjà tellement changé. Elle montre les affiches géantes pour des marques de sport, le Body Shop et les boutiques Verizon, les bâtiments que l'on se décide à rénover pour attirer les jeunes effrayés par les loyers du reste de la ville. Dans vingt ans, ajoute Anna, il n'y aura sans doute plus d'Harlem, les plus pauvres seront partis, remplacés par la middle class. Il reste encore quelques traces, il y a ce vieux qui marmonne en mâchouillant sa pipe à crack, les deals qui se font dans la rue sans aucune précaution, les maisons à moitié effondrées en plein milieu d'une rue. Il y a aussi cet autre vieux qui essaye de vendre une paire de chaussettes dans un café.
Il suffit de redescendre une trentaine de blocks et l'on se retrouve sur Museum Mile, en plein Upper East Side, en face du Guggenheim, là où Anna veut absolument aller. Une expo sur Rosenquist, pop art etc. Anna sort sa carte, elle fait partie des amis du musée. Je sors un billet de vingt dollars, moi qui n'en fais pas partie. Anna a ramené sa frange derrière son oreille gauche. J'essaye de la photographier mais il semble que ce soit interdit, c'est en tout cas ce que semble essayer de me faire comprendre le garde qui baragouine je ne sais quoi tout en gesticulant. Ce qui fait rire Anna, appuyée contre le muret qui fait le tour de cette spirale géante, la tête un peu penchée du côté droit. Elle dit que c'est dommage, qu'elle se serait laissée photographier, à cause de la lumière qui tombe du ciel, à cause du décor toutes ces couleurs.
Il neige, ça ne tient pas, il fait quelques degrés. Le ciel est gris, neigeux, la lumière est froide, il n'y a pas grand chose à faire, inutile de photographier. Anna dit qu'il est possible qu'il neige cette nuit, que New York pourrait se couvrir de blanc. Intéressant. Anna pousse la porte du bar de la 46th West, entre la première. Elle fait un signe de tête au barman et s'assoit sur un tabouret, à moitié, de sorte qu'elle a encore une jambe qui touche le sol, l'autre pliée. Elle demande deux Long Island Ice Tea en souriant. Anna échange les deux verres glacés contre un billet de vingt. Il y a une toute petite paille, coincée entre les glaçons, elle n'y touche pas, quand elle porte le verre à se lèvres les glaçons viennent se cogner contre sa lèvre. Elle pose le vers, me regarde, interrogatrice, je sais ce qu'elle veut dire, elle veut savoir, et alors, savoir ce que j'en pense. Pas mal, je réponds. Ce qui fait sourire Anna qui sait très bien qu'il s'agit du meilleur Long Island Ice Tea.
Aux environs de janvier 13, 2004 04:42 PM