fict : Blackout

Tu te souviens ? Il reste des traces, la brume de turboréacteurs dans un ciel bleu. Je lui dis que cette fois c'est évident, on ne sait plus où l'on va. Le soleil s'enfuit par derrière et l'on ne sent plus rien, pas même le vent qui file avec nous, siffle, vers devant. Je me souviens des images. On y est presque, l'instant.
L'écran dans le noir, ce sont les images d'un mauvais film, ça stroboscope contre les murs, flopée de flashs multicolores, lumière blafarde et angoissante. La musique étouffée, il n'y a plus un son. La voilà qui revient, l'image d'un matin, le soleil qui se lève et coure sur une terrasse en teck, comme un accéléré l'ombre qui laisse place.
Une voiture file dans Paris dans la nuit, les feux scotchés au vert. Sur l'écran de la caméra DV, défilent les images. La fille en rose ne fait que passer, elle sort du cadre et alors il n'y a plus que le ciel bleu et l'herbe verte, le haut rose et les cheveux blonds effacés, barrés. Je fast forward, pause, play, boucle la séquence de deux secondes, à peine plus de cinquante images, par la vitre ouverte, par delà le bras qui tend la cigarette, Paris est ivre de lumières. Les filés autour n'impriment pas la pellicule. Le vrombissement de la vitre que l'on remonte se mélange à celui de la caméra qui continue de tourner, de montrer, de rappeler l'image absolument nette.
Le temps s'étire comme un ralenti sur une station de métro extraordinaire, succession de plans larges, des rames se rangent les unes à côtés des autres sur des voies parallèles, des superstructures alambiquées et tarabiscotées reliées par de massifs escalators en bois. La lumière plonge, à travers la verrière, un bleu de ciel. C'est, ce matin-là, une fille tout aussi extraordinaire qui descend d'un wagon, frôlant d'une main le levier à actionner, jetant un regard à gauche d'abord, à droite ensuite. La fille extraordinaire est comme camouflée et personne ne sait que je connais dans les moindres détails tout ce qu'elle cache ; se trouvent, entre autre et à peu près, sous cet ample duffle coat beige, un minuscule tee-shirt blanc et une longue jupe noire, des chaussures rouges ; tout ça de haut en bas, et si l'on remontait on découvrirait une écharpe multicolore aussi longue que la fille elle-même, qu'elle enroule sans fin autour de son cou. Elle porte les cheveux encore mouillés et déjà emmêlés, ramène sa frange qui cache des yeux surlignés de fatigue, une bouche entrouverte, la fille soupire, baille, met une main et son gant blanc devant sa bouche, lèvres ourlées, roses de froid et de sommeil, nez qui se plisse et sourcils qui se froncent, elle n'en finit pas de descendre de cette porte jusqu'à ce que le signal retentisse, sonore, que les portes se ferment en rideaux, encadrant cette fille extraordinaire sur une histoire courte.
Sur les murs continuent de danser ces images, ce si mauvais film n'est toujours pas fini. Les images n'en finissent pas de s'enchaîner, à l'arrière de taxis en tarif de nuit, sur des routes défoncées, autour des immeubles à moitié effondré et pendant ce temps-là dans des appartements on attend, dans le noir, on entend passer les taxis, on attend et ce n'est que la lumière des phares qui lèche les murs, à travers derniers rideaux c'est une lumière tamisée, juste une impression fugitive.

Aux environs de février 3, 2004 11:45 AM
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