fame : Samedi 14

Agathe.
Ce que l'on sait d'Agathe : c'est une très jolie fille. Ce que l'on peut dire d'Agathe, c'est qu'elle est grande, et quand il s'agit de lui dire bonjour - et encore plus quand il faut lui dire au revoir - elle est si grande qu'on ne peut s'empêcher, très secrètement, de jeter un oeil à ses pieds, ne porte-t-elle pas de hauts talons, Agathe ? Non, Agathe est grande, très grande.
Agathe, aussi, a une très jolie voix, il faut pour le savoir l'entendre parler, murmurer, plutôt, elle a une voix fragile, très douce, c'est formidable, cette voix, encore maintenant je me souviens de cette voix, qui semble timide sans l'être tout à fait, on s'en doute, douce, douce, que dire d'autre sur une voix, jolie timbre, des mots comme ça, non, c'est bien plus, indéfinissable, Agathe a la voix des filles qui murmurent bonne nuit le soir avant de s'endormir, une voix comme ça, terrible. Alors, en entendant sa voix, on l'imagine à l'arrière d'un taxi poser sa tête sur votre épaule et dire merci, de jolies choses.
Agathe fait une grande école, ce genre d'écoles tellement grandes qu'on n'en sort jamais totalement ; Agathe son style c'est les intellectuels de gauche, il faut admettre l'un comme plus difficile que l'autre, mais pour Agathe, toute perversion semble acceptable, au diable les conséquences, il se dit qu'Agathe sortait avec un rédacteur du Monde ; il semble qu'Agathe rêve de travailler dans le cinéma.
Un appartement dans le cinquième et personne, Agathe arrive, c'est un début d'histoire comme une autre, mais voilà, l'appartement est trop petit et pour voir Agathe il faudrait déranger tant de monde.
Il faut quitter Agathe, quelques mots échangés sur un trottoir, un mot qu'elle ne trouve pas, que peut-elle bien vouloir dire, ça n'a aucune importance.
Envoyer, plus tard, un SMS à Agathe, charmé, oui, absolument charmé, vous avoir rencontré, mademoiselle, etc. ce genre de choses. Elle qui se souvient, c'est déjà ça, de ces trois mots échangés, elle qui parle de laisser faire le hasard - mais, saloperie de hasard, non, inutile d'attendre - elle qui joue le jeu, un peu.
Samedi matin, 14 février, cette invitation pour deux personnes, au Balzac, projection et brunch en présence du réalisateur, avec Schpolianski et les habitués qui viennent finir une nuit et manger, souvent. Agathe, le cinéma, les coulisses, lui raconter des histoires, la sortie de Pierrot le Fou dans la salle, la sortie de Sous le sable, il y a deux ans, la sortie des salles, l'exclu, tout ça. Lui murmurer à l'oreille, assis confortablement dans un fauteuil rouge, lui murmurer Godard et Ozon, extrapoler un peu, le cinéma américain, digression, les salles, quelques mots sur les Etats-Unis, formidable etc. Agathe alors qui murmure à son tour c'est chouette, Schpolianski présente le film et après des croissants et du coca dans des flutes en plastique, peut-être un perrier, pour mademoiselle, et du citron, vous n'oubliez pas le citron, hein.
Seulement, le 14 février, déjà trop de souvenirs, de trucs à exorciser (etc.), mauvais jour, fête des fleurs et pas des cinémas, déplacé.
Seulement - et c'est là tout l'essentiel - ça n'a jamais marché avec les filles des grandes écoles de commerce, même quand elles sont grandes et jolies, même quand elles ont une très jolie voix.
Alors, le samedi 14 février, j'ai dormi, après je ne sais plus quelle nuit, et en buvant du coca dans une flute en plastique, j'ai regardé les messages personnels dans Libé.

Aux environs de mars 3, 2004 01:06 AM
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