fame : Summer Route
Darling,
j'ai bien reçu votre email. Vous passez le 70° parallèle et utilisez l'Inmarsat, facturé quelques dollars à votre compagnie. Vous me parlez du ciel gris et je vous imagine derrière votre bureau, occupée à taper ces quelques lignes tandis que quelques passagers allemands ou italiens attendent, discutant haut et fort, vous ne les remarquez pas. Vous parlez de descendre vers le sud et je me demande si vous avez ce matin attaché vos cheveux ou ramené votre frange sur la gauche à l'aide d'une simple barrette bleu métallisé. Peut-être aussi le vent a-t-il tout emmêlé et vers 7 heures ce matin avez-vous finalement pensé qu'une queue de cheval serait plus appropriée.
Ainsi you came back onboard the very day I wrote you and it was nice to hear from me because you had a lot to do then.. Vous ponctuez cette phrase de ces deux petits points, ce qui vous semblera un détail, une amusante coïncidence dont je ne vous parlerai pas. Ces deux points sont en cela plus évocateurs que trois qu'ils laissent vos mots en suspens, un murmure sans conclusion.
Vous m'imaginez déjà à New York où vous aimeriez tant retourner, la ville vous manque, pourquoi n'en avons-nous pas davantage discuté, là-bas il ne pleut pas et les coques d'acier brûlent sous le soleil, voulez-vous marcher pieds nus alors je vous imagine accoudée au bastingage sur cette photo que nous n'avons pas faite, alors je vous revois votre main posée sur le front, visière improvisée pour vos yeux bleus au soleil, en officier de la marine marchande, un peu plus bas en témoignaient sur votre bras, ces quelques gallons argentés brodés. Mademoiselle je suis bien loin de vous et de New York. C'est une terrasse parisienne et il ne reste qu'une question qui ne trouve pas de réponse, porteriez-vous ce jean bleu clair taille 28-32 et cet adorable pull mauve sur une chemise blanche ? Je vous en prie, répondez-moi. Laissez à bord cet autre pull en laine, j'ai commandé pour vous un thé, il refroidit, dépêchez-vous. Vous espérez pouvoir venir à Paris prochainement, vous mettez définitivement trop de conditionnel dans cette phrase, vous ne devriez pas conclure par ce smiley perturbant.
Darling, vous me semblez décidée à accrocher dans votre cabine et dans le grand salon du pont N°7 ces photos que je vous ai envoyé, avec l'autorisation du commandant. Je ne sais que penser de votre idée, je préfère ne pas vous avouer que j'ai, quant à moi, quelques photos de vous scotchées sur un mur blanc.
Vous venez de quitter Kirkenes et la frontière russe, vous faites route vers Vardo, que vous atteindrez à 16h00. Vous ne quitterez pas le bord, ce n'est qu'une île ; il n'y a pas un arbre et le pub est hors de prix, croyez-moi. Vous redescendrez vers le sud et je penserai à vous à Alesund, nous ne nous y croiserons pas, pensez-vous toujours que c'était un moustique que vous aviez écrasé dans votre main cette nuit là ? Darling, vous n'aviez pas encore parlé de votre boyfriend ni de cette maison que vous veniez d'acheter. Nous parlions de rideaux aux fenêtres et de votre mère, d'un détail sans importance, de ces maisons sans volets. Les escales nocturnes se succédaient, à 8h15 nous quittions Floro pour Bergen, je vous avouais que vous alliez me manquer et vous riiez, dans ce petit pull mauve.
Je vous laisse à vos 687 passagers, votre thé à refroidi depuis longtemps. J'espère que vous n'avez pas de pluie.