anna : Presque rien

Ce soir là, Anna, Louis Armstrong chantait un truc délicieux et la trompette semblait pour nous. Ce soir là, dans le bar, il y avait nous et beaucoup de fumée et une fille qui servait des daiquiris. A ce moment l'orchestre reprenait la mélodie en suivant la trompette et tu fermais les yeux. Peut-être aussi qu'il neigeait, dehors, tu t'en souviens ? Armstrong, tu disais, Anna, a disparu. Il chante. Non c'est différent, tu assurais, alors dans le bar enfumé il n'y avait rien à ajouter, ta paille coudée entre les lèvres, pas assez de lumière pour une photo. Tu disais tout cette fumée, des larmes aux yeux et Armstrong sur la scène commençait Smoke gets in your eyes. En riant tu disais une chanson terrible et ridicule, parfois non, j'avais dit.
Peut-être qu'il ne neigeait pas, la lumière bleue en fondu au noir et Armstrong avait quitté la salle sur Amazing grace, alors il fallait marcher dans la rue, et dans la tête la seule trompette et ta main aussi, collée là contre moi. Tu avais dit c'est un peu trop - quoi ? - tout, cette scène, Armstrong et nous marchant dans la rue, trop évident. Bidon ? Pas loin. Et moi : Anna, tu sais, on s'en fout, il ne s'agit plus que d'attraper un taxi et de voir la nuit encore. Pas de fumée sur ta cigarette, le vent emportait tout et il fallait avancer en se courbant. Sur le passage piéton les taxis accéléraient et ta main levée n'y changeait rien. Alors il fallait marcher, le vent peut-être s'était calmé et le ciel vidé, tu avais demandé, c'est sûr, à ce qu'on ne parle pas des étoiles - pas encore, c'est déjà beaucoup trop - alors on s'était mis d'accord, pas d'étoile, marcher, et sur les trottoirs on ne croisait personne et sur l'avenue les taxis vides fonçaient de plus en plus vite, descendant vers on ne sait où, une course poursuite sans caméra et pas un spectateur et pas un client, le vent s'était calmé et la nuit immobile ne passait plus, l'avenue n'en finissait pas, alors il fallait s'arrêter.
Et puis ce soir nous nous sommes arrêtés sur un banc et tu as mis ta tête là contre mon épaule, ça aurait pu être la fin ou le début, c'était de l'inédit dans l'histoire, le goût de tes lèvres, qui avaient murmuré Louis Armstrong et qui disaient une fin du monde en panavision sur I can't stop loving you. Ray Charles, si tu veux tu avais dit et puis tais toi, ça va faire trop.
Ce soir là, un ferry avait eu une panne de moteur et avait dérivé quelques milles avant qu'un remorqueur n'intervienne, des passagers avaient eu peur et une jeune fille avait manqué un rendez-vous amoureux. A bord Robert de Niro regardait Brooklyn by the sea. Ce soir là, la question était de savoir s'il ferait construire ses studios sur Staten Island ou sur les docks de Brooklyn.
Louis Armstrong avait rangé sa trompette dans un étui en velours pourpre et la nuit s'était tirée nous laissant seuls sur ce banc, les taxis remontaient à présent, inlassablement. Il y avait ce goût d'inédit sur tes lèvres et tu avais hésité : un jour tu aimerais lire toutes ces histoires. Un caméraman nous avait demandé de libérer le banc. Il avait installé son trépied et filmé le ferry remorqué. De Niro avait débarqué et un journaliste avait voulu recueillir ses réactions. Ce matin-là la nuit s'était tiré et les histoires avaient fondu.

Aux environs de juillet 4, 2004 02:42 AM
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