août 11, 2004

vert

Anna, eject, le disque argent claque contre le parquet, tourne sur lui-même. Elle dit, distinctement se relevant, n'importe quoi. L'eau bout, crépite ce sont des gouttelettes qui tombent sur la plaque chaude, que veut-elle dire ? Anna passe la porte, visage appuyé sur le montant en fond d'obscurité, a sa gauche le carrelage rouge du mur, la vapeur d'eau. Elle soulève la boîte de conserve, la retourne, je la devance : ce n'est pas périmé. Anna dit sans doute il n'y a pas d'autre solution - ce n'est pas une question ; non, c'est ce qu'il reste. Elle passe, derrière, s'appuie contre l'évier, doigts qui jouent sous le robinet qui goutte. A chaque goutte un doigt qui passe et elle prononce, syllabes à la suite, haricots verts. Et pas de beurre, sel et huile d'olive. Et la fin du film ? Anna répond, elle a stoppé avant. Tant pis. Tu vois, elle dit, ces histoires temporelles, ça n'a aucun sens, ça n'existe pas. Je vide la boîte dans l'eau bouillante, lui demande, combien de temps ? Quelques minutes, elle répond, elle ne sait pas. Tant pis.
Le temps, demande-t-elle, continu ou discontinu ? Les deux, je tente. Anna répond qu'elle ne sait pas. Est-ce qu'une photo nette est l'instant d'une continuité, est-ce qu'une photo floue est une continuité de plusieurs instants ? Je la regarde, et elle, regarde les gouttes qui s'écoulent les unes après les autres. Une photo est plus que ça, un voyage dans le temps. Evidemment, dit Anna, la capture de l'instant à travers le temps, mais ça ne répond pas à la question. Peu importe, elle n'est pas là, la vraie question. Alors, demande-t-elle ? Alors la photo joue avec les paradoxes et cet instant que l'on croit capturé n'existe pas, il ne s'agit pas d'un instant mais d'une infinité. Une infinité d'instants continus ? Non, enfin, plutôt une infinité d'instants simultanés. Anna éteint le robinet et dit qu'il va falloir égoutter les haricots, demande si tout cela va nous entraîner loin. C'est l'été et le soleil est encore haut dans le ciel, regarde, Anna tourne la tête et regarde, j'allume l'ampoule, au plafond, regarde, à nouveau. Et alors ? Elle entend le déclic, l'obturateur qui se ferme et le miroir ; alors, Anna, cette photo est un instantané de plusieurs moments, l'instant de ces photons venus du soleil il y a quelques secondes, l'instant de ces photons venus de l'ampoule, sans compter les reflets, sans compter le temps que met la lumière à s'écraser sur le plan film, sur cette photo il y a plusieurs réalités et tu les côtoies toutes. Amusant, dit-elle, simplement. Et puis, elle sourit, voire à travers le temps pour se consoler de ne pas y voyager. Il y a, posée sur la table, une grande assiette qui déborde d'haricots verts. Anna dit qu'elle n'est pas vraiment sûre d'avoir très faim.

Aux environs de02:36 PM

juillet 09, 2004

Transit

Anna se tient debout sur un monticule de sable, ce n'est pas un simple tas, pas un amoncellement, plus qu'un monticule, si ce n'était la couleur cela ressemblerait au chargement d'un cargo de charbon en provenance d'Australie. Mais le charbon d'Australie, remarque Anna, file droit vers la Chine. Et alors ? Oui, et alors, répond Anna, debout sur ses quelques tonnes. Tu descends ? Elle attend, demain des tractopelles chargeront le charbon sur des camions de quarante tonnes, après demain les camions prendront le chemin de Paris, dans quelques jours un balai de camions entreprendra de recouvrir l'ensemble des quais, dans l'insouciance, entre quelques heures du matin et un peu plus tard, il n'y aura personne pour voir, un balai géant, les sablières de la Seine, les voies rapides, un trajet improbable, charger, vider. Du sable au coeur de Paris. Anna dit que lentement ses pieds s'enfoncent, jusqu'aux chevilles à présent, exactement ; et si Anna attendait quelques heures, elle pense qu'elle pourrait s'enfoncer, se noyer dans cette mer de sable, il suffirait d'un peu de vent pour la recouvrir tout à fait. Elle descend en courant, ne tombe pas, rit, le sable n'est pas si fin et la supporte, je pense qu'elle mentait en disant s'enfoncer - Anna a cette manie d'enjoliver les histoires sans raison.
Il y a, plus loin, des planches de bois exotique empilées, d'autres barricades, improvisées elles aussi, des barricades en transit. Anna s'assoit et je la rejoins, au milieu de ce nulle part, transit improvisé. C'est une fiction, dit Anna - quoi ? - tout ça, ce décor qui n'existe pas, déchargé en attente d'être chargé, une zone de non droit, pas d'existence légale, le temps s'écoule sans importance, il n'y aura sur un bordereau qu'une date de déchargement, sur un autre une date de chargement, et entre les deux rien, peu importe le temps, il n'y a pas de bordereau à signer pour le temps qui passe.
Entre les deux, Anna fume une cigarette et il n'y a rien à décrire, juste Anna qui ne devrait pas être là, la fille aux mèches blondes qui joue avec sa fumée et ses tennis bleu ciel qui tapent contre une planche sans musique.
Alors, Anna dit qu'il n'y a pas la mer, que c'est un gâchis tout ce sable inutile, ce bois à faire des roofs vernis, cette histoire.
Je lui demande si elle se souvient de ce livre de Patrick Chauvel. Quel rapport, demande Anna, le photographe ? Lui, oui, premier chapitre, un dîner avec Schoendoerffer, le départ quelques jours plus tard pour un kibboutz en Israël. L'aventure, demande Anna, la nostalgie des aventures à venir, un dîner avec Deniau ? Schoendoerffer, oui, l'aventure, ce Crabe-tambour dont parle Olivier Frebourg, cet odeur de Daiquiri tenace qui ne s'en va pas, près d'un mois déjà, ce rhum citronné à siroter à Valparaiso. Ambitieux, sourit Anna. Je lui demande si elle voit mieux, elle répond en s'étendant sur une planche, c'est désormais évident, elle était mieux sur son sable, le dos calé, pas sur ce bois mal taillé, elle a peur des échardes ; elle répond qu'elle ne voit pas mieux, non, que ce tas de sable perdu au milieu de nulle part, ce bout d'aventure perdu en terre hostile. Le désert ? Pourquoi pas, murmure Anna. La mer, je préfère ; elle l'accorde, rien ne vaut la mer et ses histoires... inventée, demande Anna ? Inventée, oui, mais à force de voir en bleu à force de milles et de quarts, des nuits bleues, des mers bleues, des cartes bleues, alors, Anna, le moindre bout de terre, la moindre grue de chargement peinte en jaune, Anna, est un paradis, un univers à découvrir. Le vent adonne sur l'empilement de planches, ça ne signifie rien sinon que des grains de sable nous fouettent à chaque rafale, Anna se relève, ne bouge pas. Anna encore demande s'il n'y a rien de mieux. Plus maintenant, c'est désormais sûr. Des légendes, dit-elle. Elles vivent, ces légendes, crois-moi, elles se prennent elles-aussi les grains de sables et leurs yeux en pleurs, bleu d'un bleu délavé par le temps, et elles en pleurent pareil. Anna dit peut-être, comme elle dit quand au fond elle ne sait pas, quand elle ne sait pas où, au juste, nous allons. Je n'en sais rien non plus, elle s'allonge à présent et pose sa tête juste là, pas loin de l'épaule, à peine plus bas, je n'en sais rien, mais c'est vers devant. Anna semble acquiescer mais rien n'est sûr. On entend, au loin, le bruit d'une chaîne que l'on manoeuvre et le déclic d'un cadenas que l'on déverrouille. La chaîne, dit Anna. Comment ça ? Comme une ancre que l'on remonte. Mouvement de la tête, elle me regarde en souriant - elle est diablement jolie, Anna.

Aux environs de02:20 AM

juillet 04, 2004

Presque rien

Ce soir là, Anna, Louis Armstrong chantait un truc délicieux et la trompette semblait pour nous. Ce soir là, dans le bar, il y avait nous et beaucoup de fumée et une fille qui servait des daiquiris. A ce moment l'orchestre reprenait la mélodie en suivant la trompette et tu fermais les yeux. Peut-être aussi qu'il neigeait, dehors, tu t'en souviens ? Armstrong, tu disais, Anna, a disparu. Il chante. Non c'est différent, tu assurais, alors dans le bar enfumé il n'y avait rien à ajouter, ta paille coudée entre les lèvres, pas assez de lumière pour une photo. Tu disais tout cette fumée, des larmes aux yeux et Armstrong sur la scène commençait Smoke gets in your eyes. En riant tu disais une chanson terrible et ridicule, parfois non, j'avais dit.
Peut-être qu'il ne neigeait pas, la lumière bleue en fondu au noir et Armstrong avait quitté la salle sur Amazing grace, alors il fallait marcher dans la rue, et dans la tête la seule trompette et ta main aussi, collée là contre moi. Tu avais dit c'est un peu trop - quoi ? - tout, cette scène, Armstrong et nous marchant dans la rue, trop évident. Bidon ? Pas loin. Et moi : Anna, tu sais, on s'en fout, il ne s'agit plus que d'attraper un taxi et de voir la nuit encore. Pas de fumée sur ta cigarette, le vent emportait tout et il fallait avancer en se courbant. Sur le passage piéton les taxis accéléraient et ta main levée n'y changeait rien. Alors il fallait marcher, le vent peut-être s'était calmé et le ciel vidé, tu avais demandé, c'est sûr, à ce qu'on ne parle pas des étoiles - pas encore, c'est déjà beaucoup trop - alors on s'était mis d'accord, pas d'étoile, marcher, et sur les trottoirs on ne croisait personne et sur l'avenue les taxis vides fonçaient de plus en plus vite, descendant vers on ne sait où, une course poursuite sans caméra et pas un spectateur et pas un client, le vent s'était calmé et la nuit immobile ne passait plus, l'avenue n'en finissait pas, alors il fallait s'arrêter.
Et puis ce soir nous nous sommes arrêtés sur un banc et tu as mis ta tête là contre mon épaule, ça aurait pu être la fin ou le début, c'était de l'inédit dans l'histoire, le goût de tes lèvres, qui avaient murmuré Louis Armstrong et qui disaient une fin du monde en panavision sur I can't stop loving you. Ray Charles, si tu veux tu avais dit et puis tais toi, ça va faire trop.
Ce soir là, un ferry avait eu une panne de moteur et avait dérivé quelques milles avant qu'un remorqueur n'intervienne, des passagers avaient eu peur et une jeune fille avait manqué un rendez-vous amoureux. A bord Robert de Niro regardait Brooklyn by the sea. Ce soir là, la question était de savoir s'il ferait construire ses studios sur Staten Island ou sur les docks de Brooklyn.
Louis Armstrong avait rangé sa trompette dans un étui en velours pourpre et la nuit s'était tirée nous laissant seuls sur ce banc, les taxis remontaient à présent, inlassablement. Il y avait ce goût d'inédit sur tes lèvres et tu avais hésité : un jour tu aimerais lire toutes ces histoires. Un caméraman nous avait demandé de libérer le banc. Il avait installé son trépied et filmé le ferry remorqué. De Niro avait débarqué et un journaliste avait voulu recueillir ses réactions. Ce matin-là la nuit s'était tiré et les histoires avaient fondu.

Aux environs de02:42 AM

février 29, 2004

Enlevée

Anna se redresse, elle a sur la joue gauche les marques du tissu sur lequel elle avait posé la tête. Ses paupières se ferment, Anna baille. Pas mal, dit elle. Pas mal, oui, j'acquiesce, grand spectacle américain, on est loin des mini-séries européennes. Anna sourit, elle étire ses bras derrière son dos, cependant, elle ajoute, derrière tous ces effets spéciaux, c'est finalement toujours la même chose, des histoires de familles, de générations, et la musique qui sirupe derrière. Je la regarde se lever. Taken est un peu plus, je réponds, d'abord il y a cette réalisation, identité visuelle plutôt. Ah, laisse tomber Anna, et à ce moment il est impossible de savoir si le sujet l'intéresse. Je poursuis : La télévision américaine est en train d'inventer un nouveau genre, bien au-delà de l'opposition entre la simpliste mise en scène de la télévision et les lourdeurs de leur cinéma. Mmmh, cette fois Anna acquiesce. Ce n'est pas tout, j'enchaîne, évidemment Spielberg revisite cinquante années de Science Fiction, aussi bien dans les thèmes que dans situations. Il revisite surtout ses films, dit Anna qui n'a pas tort. Elle enfile un pull, trop grand, qui tombe sur ses jambes nues, demande quelle heure il est, une heure trente quatre, ha. Elle va jusqu'à la fenêtre, entrouvre un rideau, une heure trente quatre, elle répète, puis ajoute, du matin, il fait nuit. Elle dit que c'est triste ces étoiles qui ne bougent pas. Il y a bien quelques avions, des satellites, je tente. C'est ridicule, soupire-t-elle, ce vide, alors il n'y a vraiment rien ? Je ne dis rien.

Il y a un paradoxe, terrible, continue Anna. Plus on trouve de preuves que la vie a pu se développer sous la même forme que nous dans l'univers et plus cela démontre qu'elle ne l'a pas fait. Je souris : puisque nous n'avons aucun contact ? Ajoute : mais peut-être que ce n'est pas encore arrivé, peut-être faut-il simplement attendre ? Anna se retourne, prend une cigarette, l'allume : l'argument ne tient pas. C'est simple, on considère que dans cinquante ans on sera capable d'aller sur Mars, dans cinq cent ans d'atteindre l'étoile la plus proche, dans cinq mille ans une autre galaxie. Anna me tend sa cigarette, spéculations un peu fantaisistes, je lui fais remarquer. Attend, dit-elle, peu importent les dates, elles sont minimes à l'échelle de l'univers, et, si la vie s'est développée ailleurs, continue Anna, il y a peu de chances qu'elle en soit exactement au même stade que nous, à cinq mille ans près. Je commence à comprendre, soit nous sommes absolument seuls, soit, au mieux, nous sommes la seule forme de vie intellligente, je réponds. Pire, dit Anna, parce que nous ne cherchons que des preuves de la possibilité d'une vie sous la même forme que la notre, en ignorant la possibilité de vies totalement différentes. J'acquiesce : ce qui signifie que si la vie existait ailleurs, nous devrions le savoir depuis longtemps. Quelque chose comme ça, dit Anna. Je souris : à moins qu'"ils" nous regardent en riant. Ou d'un complot, oui, dit Anna, ironiquement. Toute la Science Fiction de ces vingt dernières années.

Anna se retourne, je me lève et la rejoins, elle regarde le ciel. A quoi bon chercher, alors, je lui demande. Anna ne dit rien, puis : je ne sais pas, peut-être au fond espèrent-ils découvrir des traces dun dieu. Sur Mars, je demande, sarcastique. Anna ne sourit pas, elle murmure : le dieu de la guerre.

Aux environs de02:06 AM

janvier 18, 2004

12. Sweet

Anna a contre-jour, à New York il neige, encore. Anna devant la fenêtre et derrière, de l'autre côté, Central Park, qui se couvre de blanc. C'est un dimanche après-midi à New York et il n'y a pas grand chose à faire. Il y a, ailleurs, la fenêtre restée ouverte sur l'escalier de secours et la neige qui s'amoncelle sur la rambarde en métal. Anna a les mains croisées dans le dos, parfois elle demande quelle heure il est, elle regarde la neige tomber. A la radio c'est une sorte d'histoire d'amour, le Romeo had Juliette de Lou Reed. Dans le reflet de la vitre, c'est Anna qui sourit.
Un dimanche après-midi et la neige qui n'en finit pas de tomber, si triste.
Il reste, sur la table, en vrac, des bouteilles de bières et un paquet de cigarettes, quelques dollars froissés et puis un bonnet blanc. A contre-jour les cheveux blonds d'Anna sont noirs, sur tout ce blanc.
Hier soir, Anna disait de laisser l'appareil photo, de lever les yeux, ce n'étaient que quelques flocons qui tourbillonnaient sous les réverbères. Hier soir, Anna avait voulu s'arrêter, s'asseoir, un banc.
Elle dit qu'il reste deux heures. Pas grand chose.

Aux environs de09:16 PM

janvier 17, 2004

11. Brand

Anna sourit, bien sûr, on ne voit que ça, elle sait. Anna sait que New York est la ville des iPod. Elle ajoute, c'est pour ça que la pub est géniale, ici, on ne voit que les fils blancs sur les lourds manteaux noirs, et dans les bars les lecteurs clairs accrochés aux murs sombres. New York est la ville qui a inventé la marque. La ville elle-même est devenue une marque, bien devant Coca-Cola ou Nike. Partout, sur les vitrines, les bus, les taxis, les policiers, les blousons, les plaques d'égout, se multiplie le nom de la ville. New York a ses couleurs, bleu et beige, sa typographie, tout est officieux, il n'y a ni styleguide ni licence, mais c'est pourtant la plus grande marque du monde.

Sous le pont de Brooklyn, à une centaine de mètres du Financial District, les anciens entrepôts du marché aux poissons se délabrent, les enseignent noircissent et les rideaux de fer rouillent, la peinture s'écaille, qui n'attendait que ça. Ici on réhabilite, sans doute, une promenade le long de l'East River, peut-être. Anna ne sait pas, sous le pont le soleil est caché et le vent qui slalome entre les poteaux de l'autoroute aérienne est glacé. Anna ne sait pas, tout bouge si vite ici, peut-être est-ce juste l'hiver. A New York, les terrains vagues se transforment en parking pour quelques années, puis on les remplace par des immeubles, à mesure que le prix du mètre carré augmente arrive un moment où l'heure de parking à 10$ n'est plus rentable, où il devient plus intéressant d'empiler les bureaux que les voitures. A New York, des terrains ou des bâtiments abandonnés survivent parce qu'il ne serait pas rentable d'y construire pour moins de plusieurs dizaines de millions. Alors, en attendant, il reste des palissades taguées, les portes cadenassées, les escaliers de secours qui s'effondrent et les murs de briques qui s'effritent.
A New York, la hauteur des buildings a un prix et chaque quartier sa limite. Que l'on rachète à prix d'or aux immeubles adjacents qui n'ont pas dépassé la leur, alors de gigantesques tours s'élancent, cassant toute proportion, en parfaite harmonie. A New York la hauteur est fonction de la surface d'occupation au sol, alors les tours montent de plus en plus fines, perdant de la surface jusqu'à ce qu'elles ne soient plus que flèches. Parce que la marque est plus importante que le produit.
Sur le pont de Brooklyn le soleil se couche et les couples viennent se faire photographier, on dirait le décor tout fait, c'est dans l'ordre la statue sur fond de couchant, les tours et les arches du pont, un décor de cinéma. L'été il y a là des photographes qui, à grand renfort d'appareils numériques et d'imprimantes portables, sortent des portraits à la chaîne, alors c'est comme partout ailleurs. Mais l'hiver, le soleil a presque entièrement disparu et que la température plonge encore de quelques degrés et les lumières deviennent plus brillantes à mesure que le ciel s'électrise, la peinture anti-rouille qui recouvre la structure en métal se teinte de rose et la passerelle de bois qui court sur le pont vibre, peut-être le vent, les voitures qui filent, entre 17h20 et 17h30, le 16 janvier, le décor de carton pâte prend des airs de paysage en cinémascope, la plus incroyable des scènes éclairée par un directeur de la photo formidable.
Anna ne dit rien, appuyée à la rambarde, il n'y a pas grand chose à ajouter.

Aux environs de05:37 PM

janvier 16, 2004

10. Legend

Anna rechigne, sortir, encore, il fait si chaud de ce côté-ci de la fenêtre. Je ne lui fais pas remarquer que c'est elle qui aime sortir/partir/découvrir, habituellement. Anna rechigne, elle s'est allongée sur le canapé, semble décidée à ne pas en bouger. Elle joue avec son bonnet, qu'elle lance, rattrape, étire, qu'elle pose sur son pied, sur l'autre, trop froid, définitivement, Anna dit. Et la neige, qui a tout recouvert, la neige, hé bien, Anna se fout de la neige, la neige c'est juste avoir encore plus froid aux pieds, la neige c'est juste la boue qui stagne le long des trottoirs, la neige c'est juste les taxis qui vous en aspergent, la neige ce n'est pas fait pour les villes, dit Anna, avant d'ajouter qu'il n'y a rien à faire, elle a déjà vu, elle connaît, la neige qui tombe des toits avec le vent, les stalactites qui tombent des panneaux, le soleil de midi qui plonge entre les immeubles et se reflète sur les trottoirs enneigés, aveuglant.

Au Blue Note, sans Anna, 15$ au bar contre 25$ à une table, Anna n'est pas là. L'italien Enrico Rava emmène un quintet, s'amuse sur Nature Boy, pour Nicole Kidman, en espérant qu'elle écoutera un jour, mais elle s'en fout, finit sur Duke Ellington.
A une centaine de mètres, sur Bowery Street, la façade rouge et blanche du CBGB, la musique que l'on entend de la rue, il faut entrer, tant pis si dans les quelques personnes qui sont là ce soir il y a davantage de petites étudiantes qui s'amusent que de punks en goguette, le club n'a pas changé, et depuis quand, il y a toujours ces murs recouverts et d'affiches et d'autocollants, et pour quoi, on ne sait pas, qui se déchirent par morceaux, il y en a partout, jusqu'au bar branlant, jusqu'aux tables faites de palettes, jusqu'au plafond noir d'on ne sait quoi. Ce qui n'a pas changé, c'est la musique, ce soir guitare/voix et basse et une piste éléctro-rythmique, difficile de dire à quoi ça ressemble, la voix passé dans une montagne d'effets et de vocoders en tous genres, c'est du rock, américain, plus grunge que punk s'il fallait aller plus loin, mais non, ce qui est sûr c'est que ça fonctionne.

Anna le soir et toujours allongée sur son canapé, ne semble pas avoir bougé, pas d'un pouce, son bonnet posé sur le haut de son front recouvre aussi ses yeux, je ne sais si elle dort.

Aux environs de06:18 PM

janvier 15, 2004

9. Showtime

Anna a gardé son bonnet. Ca se passe dans le Queens. A Astoria, sur Steinway Bld. C'est encore New York, mais ça n'y ressemble plus. Les rues sont larges, les bâtiments sont bas. Les garages sont plus larges que les maisons. Les parkings des supermarchés ressemblent à des pistes de kart. Devant le lycée, des bus jaunes et des 4x4 de la police. Derrière, les gamins jouent au soccer sur de l'herbe synthétique. Au loin, à travers le réseau anarchique de fils électriques aériens, on aperçoit les tours du nord d'Harlem.
Anna ouvre l'emballage de papier qui entoure son Bacon Doublecheesburger.
Le meilleur cinéma art et essai de la ville est sur Houston Street. Le Film Forum projette La bataille d'Alger. Production italienne, le film avait été censuré à sa sortie, en 67. Après le départ du Général de Gaulle, la France se précipita dans les salles, la censure ayant été levé. Anna acquiesce. Elle dit qu'ici c'est une autre histoire, il paraît que Rumsfeld se serait fait projeter le film avant de lancer la campagne d'Irak pour voir comment se passait une bataille dans une ville arabe. Je souris, il y a quelques années, pour motiver l'incorporation de nouvelles troupes, le Pentagone mettait à la disposition d'Hollywood l'armée américaine et prêtait, au besoin, quelques conseillers techniques ; voilà désormais les faucons de Washington désireux d'apprendre l'art de la guerre en allant au cinéma. Pire, dit Anna, les voilà qui s'imaginent Bagdad comme Alger. Il reste la traque, je lui dis, celle d'Ali la Pointe dans le film, de Saddam Hussein en Irak. Dans la salle pleine, les américains rient lorsque le colonel Matthieu évoque un article de Sartre.
Sur l'écran plasma du Mc Donald, une vidéo du dernier Disney tourne en boucle. Au Film Forum sera bientôt diffusé le first world hit de Catherine Deneuve, dit la bande annonce. A l'image on la voit qui marche derrière un train, la caméra recule et, apparaît sur la doite de l'écran, le panneau Express Saint-Lazare, Cherbourg.
Dans le Queens il fait presque -20°. Anna enroule son écharpe de telle façon qu'on ne voit plus que ses yeux qui brillent. Le ciel se charge de nuages de neige.

Aux environs de04:11 PM

janvier 14, 2004

8. In

Anna ne dit pas un mot. Le ciel est gris. A un moment, une mini tempête de neige change pour quelques minutes la rue.
Dans Soho, il y a cette galerie, une affiche, Paris, New York, Hong Kong et trois photos floues. La porte semble fermée, quelqu'un s'empresse de l'ouvrir en s'excusant. New York à gauche, Paris à droite, Hong Kong en bas. Il n'y a personne. L'endroit est superbe. Au milieu de la pièce principale un lecteur cd diffuse du jazz. Pour descendre en bas il faut trouver l'interrupteur qui allume la lumière. Les photos sont superbes, floues, nuageuses. Manhattan in my mind est la partie la plus intéressante du travail.
Plus tard. Anna s'attarde devant les photos. Le photographe est celui qui nous a ouvert la porte. Il parle français. C'est un travail de neuf années, trois dans chaque pays. On lui a prêté cet espace, il cherche une fondation pour faire voyager son exposition, les tirages se vendent quelques milliers de dollars, il envisage une vente aux enchères. On parle de Damart et de Babette, la tireuse de Dupon, à Montmartre. Le meilleur labo photo du monde, 17.000$ pour l'ensemble des tirages, avec autant de corrections que je veux et l'expédition ; à New York c'était 33.000$ et avec seulement une correction par tirage. Anna apparaît, il nous invite à revenir, vendredi, il fait une sorte de deuxième vernissage, on ira prendre un café, après, ou un autre jour. Anna lui sourit.
Au Blue Note on nous demande si nous sommes sur la liste. Anna dit quelque chose. Le mec est jeune et semble sortir tout droit de l'université voisine. Il explique que ce soir c'est spécial, un openning, avec des musiciens italiens, il y a là tout ce que New York compte d'Italiens, une soirée spéciale, un peu plus cher, 100$, avec le dinner. Anna répète, cent dollars, elle demande à voir le menu. Je la regarde, elle rappelle le serveur, dit que nous reviendrons.
Au Groove, live rythm and blues, ce n'est pas la même chose. Les cheeseburgers dégoulinent de graisse, il n'y a que de la bière, en bouteille. La serveuse bouge comme Jennifer Lopez, on ne voit que le haut du tatouage qui descend dans son jean. Elle sort de son tablier des dizaines de sachets de ketchup, moutarde et mayonnaise, qu'elle fait tomber sur la table. Sur scène les quatre blacks commencent à jouer. Ils enchaînent des standards, se laisser aller à quelques improvisations. Ca ressemble à du funk. La petite blonde du groupe qui les a précédés, Jackie, vient les rejoindre pour une chanson, elle a une voix du tonnerre, elle bouge dans tous les sens dans son gilet noir et son jean, trop sages.
Je dis à Anna que c'est formidable. Elle se tourne vers moi, en levant un peu les sourcils, demande, quoi, qu'est-ce qui est formidable ? Tout, ça, là, je lui dis. Dehors la température descend. La serveuse s'approche, Anna montre la bouteille de bière sur la table, lève deux doigts.

Aux environs de04:32 PM

janvier 13, 2004

7. Let It Snow

Anna dit qu'il a neigé cette nuit - mais, non, on ne le voit pas dans la cour, il faut regarder par les fenêtres qui donnent sur le parc, que la neige a timidement recouvert. Anna dit qu'il fait moins froid. Anna dit qu'il faut sortir.
Le bus remonte jusqu'à la 147th, en haut de Harlem West. Sur la 116th, c'est Little Senegal, une grande rue, plus ou moins commerciale, envahie par des coiffeurs et des magasins de stéréo. Ainsi que par des églises, parfois une simple maison sur laquelle on a apposé une plaque. A l'angle de Malcom X Boulevard, le quartier s'anime. En remontant vers le nord, Harlem se découvre. Ce sont les maisons en ruines, souvent abandonnées, murées par les propriétaires. La brique rouge sombre et l'architecture sont les mêmes que celles des luxueuses maisons de Greenwich Village ou de Brooklyn Heights. Ce sont les mêmes petits escaliers que dans les films, il n'y a personne, il fait trop froid pour que les gamins noirs viennent jouer dans les rues. Croisement avec la 125th, Martin Luther King Boulevard. Le coeur de Harlem. Les rues sont animées, sur les vitrines des magasins, en lettres géantes, SALE. Il y a, tout près, le Teresa Hotel, ancien quartier général de Malcom X, la mosquée où il prêchait ; il y a, de l'autre côté de la rue, l'Apollo Theater, où passèrent Louis Armstrong ou Ella Fitzgerald.
Anna dit qu'Harlem a déjà tellement changé. Elle montre les affiches géantes pour des marques de sport, le Body Shop et les boutiques Verizon, les bâtiments que l'on se décide à rénover pour attirer les jeunes effrayés par les loyers du reste de la ville. Dans vingt ans, ajoute Anna, il n'y aura sans doute plus d'Harlem, les plus pauvres seront partis, remplacés par la middle class. Il reste encore quelques traces, il y a ce vieux qui marmonne en mâchouillant sa pipe à crack, les deals qui se font dans la rue sans aucune précaution, les maisons à moitié effondrées en plein milieu d'une rue. Il y a aussi cet autre vieux qui essaye de vendre une paire de chaussettes dans un café.

Il suffit de redescendre une trentaine de blocks et l'on se retrouve sur Museum Mile, en plein Upper East Side, en face du Guggenheim, là où Anna veut absolument aller. Une expo sur Rosenquist, pop art etc. Anna sort sa carte, elle fait partie des amis du musée. Je sors un billet de vingt dollars, moi qui n'en fais pas partie. Anna a ramené sa frange derrière son oreille gauche. J'essaye de la photographier mais il semble que ce soit interdit, c'est en tout cas ce que semble essayer de me faire comprendre le garde qui baragouine je ne sais quoi tout en gesticulant. Ce qui fait rire Anna, appuyée contre le muret qui fait le tour de cette spirale géante, la tête un peu penchée du côté droit. Elle dit que c'est dommage, qu'elle se serait laissée photographier, à cause de la lumière qui tombe du ciel, à cause du décor toutes ces couleurs.

Il neige, ça ne tient pas, il fait quelques degrés. Le ciel est gris, neigeux, la lumière est froide, il n'y a pas grand chose à faire, inutile de photographier. Anna dit qu'il est possible qu'il neige cette nuit, que New York pourrait se couvrir de blanc. Intéressant. Anna pousse la porte du bar de la 46th West, entre la première. Elle fait un signe de tête au barman et s'assoit sur un tabouret, à moitié, de sorte qu'elle a encore une jambe qui touche le sol, l'autre pliée. Elle demande deux Long Island Ice Tea en souriant. Anna échange les deux verres glacés contre un billet de vingt. Il y a une toute petite paille, coincée entre les glaçons, elle n'y touche pas, quand elle porte le verre à se lèvres les glaçons viennent se cogner contre sa lèvre. Elle pose le vers, me regarde, interrogatrice, je sais ce qu'elle veut dire, elle veut savoir, et alors, savoir ce que j'en pense. Pas mal, je réponds. Ce qui fait sourire Anna qui sait très bien qu'il s'agit du meilleur Long Island Ice Tea.

Aux environs de04:42 PM

janvier 12, 2004

6. Miss

Anna a laissé un mot, expliquant qu'elle ne serait pas là de la journée. Elle dit que je sais où tout se trouve, ajoute qu'elle ne rentrera pas tard.
Coney Island. Le parc d'attraction abandonné tombe en ruine. L'endroit est désert. Les attractions sont entassées et protégées par des grillages, les montagnes russes du fameux Cyclone sont rouillées, n'ont pas vu glisser un train depuis près de vingt ans. Il ne reste plus, l'été, que quelques stands de tir et autres baraques à frites. La Boardwalk emmène jusqu'à Brighton Beach. Les russes s'y promènent, chapka enfoncé sur le crâne, ils discutent assis sur des bancs, face au soleil. Des voitures de police passent au ralenti. Derrière un mur, qui sépare la promenade du reste de Brooklyn, de grands immeubles en briques. Aux fenêtres des drapeaux américains, à leur pied des panneaux en cyrillique.
Brooklyn Heights est un village, perché au nord est de Brooklyn, face au sud de Manhattan. Quelques maisons en bois, en brique. Au dessus de l'East River des balcons, et de grandes baies vitrées. Les loyers, sont, m'a dit Anna, exorbitants. Comme partout. Il y a là Arthur Miller, Anaïs Nin, Paul Bowles.
Dans un pub de Manhattan, découvert au hasard d'une rapide traversée en bus (M3), la jeune fille blonde sirote sa Bud Light à la bouteille. Lui en est à sa deuxième Guinness et il plaisante avec une autre fille à propos du match de foot. La Guinness n'est pas très bonne, l'endroit est non fumeur, mais, après tout, il semble que les pubs irlandais devraient le devenir à leur tour.
Anna est rentrée, allongée sur le canapé, elle zappe, les images défilent sur l'écran géant. Il fait nuit et les couleurs jouent sur son visage. Elle me demande si ça va, ce que j'ai fait. Je lui raconte, elle lit par dessus mon épaule. Elle demande, et alors, cette jeune fille blonde, elle était jolie, je souris, réponds que non, pas tant que ça, mignonne tout au plus. Ce qui était adorable c'était de la voir boire sa bière à la bouteille. Ah, dit Anna, qui, on le sait, fait toujours ça.

Aux environs de03:47 PM

janvier 11, 2004

5. Blue

Anna sourit, les coudes posés sur la table et le visage entre ses mains. Elle ferme parfois les yeux. Le saxophoniste fait une pause, Anna se redresse, la lumière se rallume, Anna dit que c'est tout de même pas mal. La bouteille de vin qu'elle a voulu commander est presque vide. Elle joue avec la boîte d'allumette du Blue Note, 3 St, 6 Ave.
Le plus étrange, ce sont ces quartiers juxtaposés les uns aux autres. Anna me regarde, intriguée, semble-t-il. Est-ce une invitation à continuer ? Peut-être. Je lui explique qu'il suffit de traverser une rue pour changer d'univers, de descendre à Canal Street dans Chinatown, de remonter un block vers Grand Street et c'est déjà Soho. Pour venir, nous avons fait cinq cent mètres et traversé trois quartiers, pour atterrir ici. Anna ne dit rien, d'abord, puis ajoute que tout change, certains quartiers se contractent, d'autres continuent leur expansion. La ville est mobile, même downtown se déplace, d'un block, d'une décennie à l'autre. Anna continue, il n'y a aucune limite dans cette ville, il suffit de traverser une rue pour passer du luxe aux commerces les plus sordides, de nouveaux immeubles - parce qu'ils continuent d'en construire, soupire Anna - côtoient des terrains vagues, en plein coeur de Manhattan. J'acquiesce, dit que cela n'est que temporaire, tout de même. Pas toujours, dit Anna, certains emplacements peuvent rester des années à l'abandon, et puis, quand l'un se construit, c'est un autre bâtiment qui tombera en ruine. Elle sourit en disant que c'est sans fin, le jour où ils auront fini de remplacer les petits immeubles de quelques étages par de grands gratte-ciels, alors les plus anciennes de ces gigantesques tour tomberont à leur tour, dépassées. Je ressers Anna, elle joue avec son vin, le faisant tourner jusqu'à ce qu'il atteigne le rebord du verre. Elle n'en fait pas tomber une goutte. Je lui dis que c'est la même chose pour toutes les villes, elle n'attend pas que j'ai fini ma phrase, répond que, oui, bien sûr, mais à New York s'est toujours transformée beaucoup plus vite. La Chine. Evidemment, dit Anna, la Chine, tous les pays en développement. Mais ce n'est qu'un cycle, à New York ce renouvellement semble ne pas avoir de fin. J'acquiesce, elle a sans doute raison.
Anna dit qu'il faudrait commander une autre bouteille, mais la lumière s'éteint, Anna dit tant pis, ce sera pour plus tard, quelques applaudissements se font entendre, Anna pose ses coudes sur la table et son visage entre ses mains.

Aux environs de03:56 PM

janvier 10, 2004

4. Q

Anna soupire. Elle joue distraitement avec le ruban qui délimite la file d'attente. Elle dit que c'est de pire en pire, qu'il faut maintenant queuer en ligne partout, même pour un simple hamburger, même pour acheter un journal. Anna ajoute qu'ils doivent aimer ça, que c'est comme s'ils prenaient plaisir à attendre en file ordonnée. Ca va avec le reste, je réponds, toute cette illusion de mixité, un peu hypocrite, comme si, d'un coup, en faisant tous la queue, les un à la suite des autres, ils devenaient tout à coup égaux, ils faisaient vraiment partie d'un même ensemble. Peut-être, dit Anna, mais, moi, je trouve ça surtout stupide. Elle réfléchit, dit que cela vient de leur volonté de tout délimiter, ils adorent les rubans en tous genres, ces frontières à la fois fragiles et autoritaires, comme si c'était rassurant de tout prévoir, de tout cadrer. Peut-être aussi, l'explication d'Anna n'est pas pire que la mienne.
Il fait vraiment froid à présent. Moins dix. Sans le vent, ajoute toujours Anna. Le vent qui brûle le visage et les mains. Anna dit qu'il n'y a rien à faire, ça peut durer quelques jours, avant de s'adoucir, mais ça signifiera qu'il y aura de la neige. Il faut attendre. Ca peut empirer ? Bien sûr, dit Anna en souriant, ça peut descendre encore beaucoup. Des gens se blottissent au pied des immeubles, contre les façades, pour atténuer le vent. Certains New-yorkais sortent en chemise et en veste fumer leur cigarette. Anna dit qu'on s'y habitue. Ah. La plupart se réchauffent en marchant avec de grands gobelets en carton de café. Voilà, c'est à cela que ça sert, dit Anna, pas à être bu, non.
C'est étrange, tous ces immeubles comme autant de radiateurs surchauffés, le métro, les égouts qui fument, étrange que rien ne parvienne à réchauffer la ville.
Dans le métro qui rentre de Brooklyn, ligne A, Anna se colle contre moi. Elle dit qu'elle a froid, que c'est juste pour se réchauffer. Je souris, alors elle répond qu'en effet, ce n'est pas tout à fait vrai. Elle ajoute que c'est aussi parce que la rame est bondée et qu'elle n'a pas vraiment le choix.

Aux environs de04:09 PM

janvier 09, 2004

3. Melting

Anna remue de la main un verre, jus de mandarine, dit-elle, est-ce que je veux ? Bien sûr, j'ouvre la porte droite du frigo, en bas, dit Anna, avec les fruis, mais il n'y a rien. Prends en trois, ça suffit, ajoute-t-elle, l'instant suivant elle tend une main, prend les trois clémentines et conclut, donne, je vais le faire.
En fin de journée, dans Battery Park. On ne sent presque pas le vent d'ouest qu'on devrait recevoir de front. Anna explique qu'il fait plus froid dans les rues, oui, parce que le vent s'engouffre entre les immeubles et qu'il ne peut pas ressortir. Sur l'Hudson, des remorqueurs, des ferries, il n'y a plus de yacht dans le petit port qui jouxtait le World Trade Center. Peut-être ne viennent-ils qu'en été, peut-être... Devant Clinton Castle, trois japonaises se prennent en photo à tour de rôle, d'abord une par une, puis deux par deux, puis elles demandent à quelqu'un de les immortaliser ensemble. Je réfléchis au nombre de possibilité, sept dit Anna, en riant.
Il est 16h00, le ciel change. Les nuages, qui étaient il y a quelques minutes encore plus sombres que le ciel bleu, sont à présent devenus plus clairs, reflétant les lumières de la ville sur fond bleu électrique. Anna dit qu'il y en a encore pour une heure. Elle ajoute, de lumière, bien sûr, ensuite il fera plus froid.
Quelques instants plus tard, sur le Ferry pour Staten Island. Anna m'a dit vient, a accéléré, s'est fondue dans la foule qui montait à bord. Le Ferry est presque plein. La plupart des passagers lisent ou dorment, allongés sur les grands bancs qui rythment le navire. Anna me demande en riant si je veux un café, ajoute, provocatrice, je te préviens, c'est le pire de New York, il passe la journée dans des grandes cuves en métal, chauffé en permanence, c'est un dollar et cinq cents. Anna a raison, le café est dégueulasse, mais brûlant, il réchauffe les mains, sur le pont arrière du Ferry. Anna est resté à l'intérieur, je la vois qui regarde à travers la vitre, les mains entourant son visage pour se protéger des néons.
Manhattan. Dans un bus de la ligne 1, qui part du terminal des ferries et remonte la ville jusqu'à Harlem. Nous sommes les deux seuls passagers, Anna plaisante avec le chauffeur noir, qui parle avec un accent terrible, je ne comprends pas ce qu'ils se disent. Anna me dit, en français, que ça n'a pas d'importance, elle préfère que je regarde par les vitres, la ville qui défile.
Au nord de la 50th, trois français et une française montent. Ils parlent de leur réveillon. Aux bras qui s'accrochent aux rambardes de métal, des montres en or, des boutons de manchette en argent. Ils vont au consulat, une réception, quelque chose à voir avec les anciens d'une grande école, avec les expatriés. Anna leur tourne le dos. Chut, dit-elle, en posant un doigt devant sa bouche. Je lui demande si elle les connaît, elle répond, en anglais, peut-être, elle ne se souvient pas. Elle enfonce un peu plus son bonnet sur son front et enroule son écharpe autour de sa bouche. Je lui souris et je crois qu'elle répond, à ses paupières qui se plissent. Anna écoute ce qu'ils disent. Elle secoue la tête, et lève les yeux, elle dit, n'importe quoi, ce sont des cons. Je lui dis que je ne sais pas, parfois je me demande si... Anna ne me laisse pas le temps de répondre, surtout pas, elle répond. Ils descendent au niveau de la 77th. Anna enlève son bonnet et son écharpe d'un coup, elle sourit à nouveau.
Il est minuit passé, elle me dit qu'il ne reste qu'à descendre la poubelle, le sac en plastique noir, ce qui ne se recycle pas. La cinquième est déserte, quelques taxis qui descendent d'Harlem filent vers Manhattan. Il ne fait pas froid, le vent d'ouest a eu le te²mps de se perdre dans le parc. Quelques flocons de neige virevoltent, ce n'est que la condensation des chauffages qui retombe sur la ville. J'allume une cigarette, regrette qu'Anna ne soit pas descendue - trop froid, elle a dit. Je sais qu'elle fume une cigarette à la fenêtre.

Aux environs de03:18 PM

janvier 08, 2004

2b. Flat

Anna ouvre la porte, dit bienvenue, simplement. Il gèle dehors, au 6e étage Anna porte négligemment un jean et un tee shirt avec inscrit dessus Keep Cool. Juste pieds nus ; quant elle voit que je baisse les yeux en souriant elle dit que le parquet est chaud.
Alors, demande Anna. Alors, alors, qu'est-ce qu'elle veut savoir. La première chose qu'on dit en arrivant, alors je cherche et je lui dis c'est grand. Quoi, dit-elle, la ville, l'appartement ? L'appartement. Ah, dit Anna, elle n'aime pas, à cause des fenêtres de derrière qui donnent sur une cour, non, sur des murs de briques qui montent à perte de vue, typique, elle dit, mais elle n'a jamais aimé. Alors devant chaque fenêtre Anna a mis de grands rideaux blancs. Sauf à celles-là, dit Anna en pointant du doigt les grandes fenêtres qui donnent sur Central Park. Mais là il y a le bruit, ajoute-t-elle. Je m'approche, Anna dit que c'est le réservoir qu'on voit, elle soupire, l'appartement est un peu haut, c'est presque la fin de l'Upper East Side. Je ne réponds rien. Anna s'assoit par terre, elle dit et ça c'est la télé, en pointant vers l'écran géant la télécommande qu'elle vient d'attraper. Avec le câble, enfin tout, si ça t'intéresse, mais ça marche mal, il faut qu'elle les appelle.
Il est quelle heure, demande Anna, enfin, pour moi, finit-elle par ajouter. Je ne lui dis pas qu'elle pourrait se donner la peine d'enlever six heures, je n'ai pas le temps de répondre quoi que ce soit, d'ailleurs, elle a déjà demandé si j'avais faim, si je voulais sortir. Oui.
Plus tard, Anna est dans le bus, un bonnet de laine blanc enfoncée jusqu'aux yeux et des mèches blondes qui en sortent ébouriffées. Le bus se traîne, ici, dit elle. Tous les dix mètres, le long de Fifth Ave, les portes s'ouvrent et de vieilles dames montent. Au bout d'une dizaine de minutes, le bus est plein et Anna se lèvre, brutalement, disant qu'elle en a marre, on descend du bus.
Dans les rues le vent d'ouest s'engouffre, glaçant, et Anna met sa main sur son écharpe pour ne pas qu'elle s'envole. Voilà, dit Anna en haut de l'Avenue of the Americas, tournée vers le sud, c'est ça, New York, une partie. Elle s'est avancée sur l'avenue et un taxi la frôle de son aile en klaxonnnant. Anna lève le bras, se retourne, me demande si on y va. Très bien.
Dans le haut de Times Square, Anna dit qu'il y a trop de monde, c'est toujours pareil, dans toutes les villes, il y a toujours un centre où les gens se retrouvent, où ils peuvent se bousculer. Je lui avoue que j'aime Times Square, qui n'est même pas une place, juste un carrefour mal dessiné, un quai coincé entre deux proues de paquebots géants. Anna se contente de marmonner, demande si je préfère prendre le métro, je lui dis non, et puis, je n'en sais rien, je ne sais pas où l'on va. Manger, répond, Anna, mais c'est plus une question qu'une réponse, comme tu veux, profites-en, je te laisse décider. Un café, alors, simplement. Anna me regarde, et j'hésite, étonnement, est-ce qu'elle hésite à rire, est-ce qu'elle se fiche de moi, mais rien ne vient, elle dit juste bon. Je sais ce qu'elle en pense, j'attends un peu avant de lui demander, naïvement, s'il n'y a pas un Starbucks près d'ici. Anna ne se retourne même pas, elle sait que je la provoque. Elle dit qu'il y en a partout, qu'un jour ils viendront en installer à Paris. C'est fait, tu n'étais pas là, Avenue de l'Opéra. Anna soupire, dit : plus bas, encore, sur Union Square. En face de la Film Academy.

Aux environs de04:25 PM

2a. Take Off

Anna n'est pas sur répondeur, elle dit que je la réveille. Elle laisse passer un instant, il n'est même pas sept heures, dit-elle. Puis, rapidement, inquiète, elle me demande si je ne suis pas dans l'avion, je devrais y être, elle laisse passer à nouveau un instant, comme si elle regardait sa montre. Anna demande si je suis à Londres. Je réponds que non, pourquoi serais-je resté à Londres alors qu'elle n'y est pas. Facile, dit Anna, il est trop tôt, ça ne m'amuse pas. L'avion a décollé, à l'heure. Elle sourit, dit que je m'amuse à téléphoner de l'avion, est-ce que j'ai vu combien ça coûtait, est-ce que ce n'est pas ridicule de téléphoner comme ça pour ne rien dire, au milieu des autres passagers. Non, Anna, non, je n'ai pas regardé combien ça coûtait, et j'ajoute, enjoué, pas au milieu de tout le monde, dans un cocon à l'abri de toute relation humaine, exceptées les rares que je pourrais désirer avoir avec les hôtesses. Sur British Airways, rétorque Anna, ça m'étonnerait que tu désires quelque contact que ce soit. Elle me laisse le temps de sourire, elle rit, baille, puis : surclassé, alors ? J'enchaîne, tout au bout du bout de l'avion, dans le nez géant du jumbo, il n'y a presque aucun bruit, c'est le silence en blanc, j'enchaîne : des Bailey's & Vodka, il n'y a pas de Kalhua, et l'hôtesse adorable - j'entends Anna soupirer, je rectifie, enfin, adorable - bref, elle est compatissante, deux jusqu'à présent, la tête me tourne et j'ai la gorge sèche, mais personne n'est là pour le remarquer.
Anna demande si on peut faire l'amour dans ces cocons si protégés. Difficile, je lui avoue. Il reste les toilettes, alors, dit Anna, ça ne change pas. Non, j'ai visité, mesuré, presque confortable, accompagné de fleurs, de divers produits et lotions, pour les mains, le visage. Anna acquiesce, dit qu'il n'y a donc rien de nouveau de ce côté, je lui réponds qu'il faudrait voir sur Air France, peut-être davantage compatissante avec l'excitation aérienne de ses passagers. Je lui demande si elle rentrera avec moi, Anna ne sait pas, pourquoi, demande-t-elle, comme ça, juste comme ça. Elle ne dit rien, je lui explique que je rêve un jour de quitter les toilettes d'un avion en disant, au passager qui attend que c'est encore occupé, Anna rit, cette fois je l'entends, à travers la compression numérique et les quelques satellites qui nous relaient.
Anna veut savoir quelle heure il est, je n'en sais rien. 13 heures et 40 minutes à Paris, 7 heures et 40 minutes chez toi, je suis entre les deux, dans l'avion it's lunchtime. Appétissant, s'enquiert Anna. Varié, pour le moins.Ah dit Anna, à part ça ? Godard est chiant, je réponds, je regarde Vivre sa vie et je meure d'envie d'une cigarette. J'entends le bruit du briquet, Anna me provoque, exprès. Je lui demande s'il n'est pas trop tôt, elle répond qu'elle s'en fout, et puis, doucement, elle parle de la scène du billard. Avec Kassowitz, je m'empresse de lui dire. Moi, je préfère le vieux philosophe, elle répond, qui parle de Platon et de Leibniz, d'Hegel et de Kant. Je continue, comme si Anna m'y invitait : qui parle d'amour et de mots, c'est quelque chose. Quelque chose, oui, soupire Anna, mais elle n'aime pas regarder les films toute seule, alors elle m'attend. J'arrive, j'arrive, je vole, tu vois, je lui dis. Quelle heure, se contente-t-elle de demander ? Oh, je ne sais pas trop, au juste, ça n'a pas d'importance, si ? Non, dit Anna, on s'en fout. Je lui demande ce qu'elle va faire, en attendant. Elle répond bof, elle répond qu'elle ne sait pas. Il ne s'agit même pas encore de savoir ce qu'il faudrait faire, il est déjà tellement difficile de savoir ce que l'on voudrait faire. Anna rit, demande, est-ce le film qui m'inspire, sarcastique, Anna. Oh, tu sais, moi, le cinéma, je lui dis...
Anne me dit de regarder l'écran du téléphone, sur lequel doit s'afficher le montant de la communication. Elle attend quelques secondes, enchaîne : combien ? Je ris : quelques dollars, davantage que je n'en ai apporté. Anna dit que ce n'est pas sérieux. Je réponds que c'en est même indécent, que ça devient une dispendieuse et dérangeante habitude. Anna marmonne que tout est de ma faute, que c'est moi qui l'ai entraînée dans cette fuite en avant. Je ris, lui dis qu'elle n'attendait que ça. Anna dit qu'il est huit heures, que c'est affiché en vert, sur l'écran du radio-réveil. Quel temps, je lui demande. Elle répond qu'elle ne sait pas, il fait encore nuit, le park est sombre et l'on ne voit rien, peut-être a-t-il neigé, et moi, demande Anna. Plein soleil par les hublots bâbord, mer de nuage agitée à tribord. Anna dit qu'il faut tenir le quart. Je souris, je lui annonce que j'ai trouvé l'endroit parfait pour écrire : la première classe d'un Boeing 747 croisant à 35000 pieds au dessus de l'Atlantique. Anna dit qu'il me faudra bien toucher terre un jour. Je lui réponds qu'elle s'aventure, il ne s'agit pas tant de toucher terre que de la toucher elle. Je n'entends pas un bruit par dessus le crépitement de la transmission, Anna ne répond pas. 14 heures, finit-elle par dire, je t'attends.

Aux environs de04:24 PM

janvier 06, 2004

1. Delayed

Anna, sur son voicemail, dit qu'elle n'est pas là, elle ne s'excuse pas, elle dit de laisser un message, if you want.
Elle rappelle. Je t'attendais, elle dit, il fait froid, j'avais acheté de la vodka. Je lui demande où elle est, elle me dit qu'elle est sur le lit, qu'elle s'ennuie. Je souris, il n'y a pas à discuter, ni lui à faire remarquer qu'il est indécent de s'ennuyer, là-bas. Elle se demande si j'ai raté l'avion. Non, une histoire compliquée, d'avion et d'oiseau, qui se termine mal, des correspondances bouleversées, des vols pleins, je perds seize heures. Ca va, dit Anna, alors. J'en gagne quarante-huit, je rajoute, vite. Anna ne répond rien. J'ai changé le billet retour, je reste, un peu plus, au minimum. Elle dit ok. Elle poursuit, vite, ça ne pose pas de problème, elle s'arrangera. Je ne lui demande pas si elle comptait repartir, après, rentrer, je ne sais pas, aller ailleurs. Douze jours, dit Anna, ça n'aura jamais été aussi long. Il faudra tenir, je lui réponds, faussement sérieux, je ne sais si elle s'en aperçoit au téléphone.
Elle dit qu'elle est maintenant dans la cuisine, elle n'a pas allumé la lumière, elle a juste ouvert la porte du frigidaire, c'est étrange comme lueur, dit Anna en rêvant. Je lui demande ce que l'on voit, par la fenêtre. Des lumières, dit Anna, des fenêtres allumées, des réverbères, des phares, des feux, des sirènes, la patinoire, il fait à peine nuit. Elle me demande si je compte prendre un taxi, je dis que non, autant profiter de la journée pour se perdre en train, dans les trois correspondances. Elle rit, dit que ce n'est pas compliqué, elle ajoute, tu sais, pour le taxi, ne pas donner l'adresse, ça ne sert à rien, juste le block, Fifth Ave, 96th Str. Je sais, je lui réponds, mais le taxi est cher, je n'ai plus les moyens. On l'oublie vite, ici, ne t'inquiète pas, dit Anna. Elle conclut, bon, tu as tout, alors ; on se voit demain.
Anna raccroche, elle ne dit pas qu'elle m'embrasse, elle dit ciao, comme les Italiennes, quatre ou cinq fois, pour avoir le dernier mot. A demain, oui.

Aux environs de11:43 PM

décembre 08, 2003

Passage à l'acte

Anna s'ennuie. Tu te souviens, je demande, cette histoire, hier. Je crois, dit Anna, c'est vague, déjà, elle est finie ? Non, pourtant dans le viseur de la caméra tout semblait parfait, les cadres, les couleurs, chaque plan de toi, ta voix, ça semblait parfait, oui. Tu veux recommencer, toute la scène ? Anna semble intéressée, intriguée peut-être. Je soupire, non, ça ne sert à rien, peut-être vaut-il mieux laisser tout ça sur papier, ne rien changer. Dommage, dit Anna, c'est trop facile de parler comme ça des films, sans jamais ne rien montrer. Difficile, je ne te retrouve pas sur ces images. Trop exigeant, dit Anna, c'est drôle, aussi, tous ces gens qui ne peuvent se contenter de parler du cinéma et veulent à leur tour jouer avec la pellicule. Elle a raison, oui, il y a ce paradoxe : savoir ce qui ne va pas, ce qu'il aurait fallu faire et être incapable de le faire. C'est toute l'histoire des cahiers, dit Anna. C'était : aujourd'hui les cahiers ne sont plus qu'une institution un peu morte, un peu chiant ; aujourd'hui c'est Esposito et Studio qui s'installent derrière la caméra, tout change.
Parce que ce sont les enfants qui font leur cinéma, sourit Anna, parce que ce n'est pas un vrai métier. Faire du cinéma, oui, et pas réaliser, ou mettre en scène, je lui dis. Vous avez trop de termes, répond Anna, c'est le problème, vous voulez faire des films parce que tout le monde peut en parler, ça ne suffit pas, voilà tout, comme les journalistes écrivent des livres, ça fait plus sérieux. C'est différent, je lui dis, tout le monde écrit des livres, un film, c'est tout de même quelque chose ! Parce que n'importe qui ne peut pas faire un film, demande Anna ? J'ai envie de dire non, bien sûr que non, et puis. Tu sais, cette question sans réponse, celle de l'aveugle de naissance qui se mettrait à voir, reconnaîtrait-il le cube qu'il a toujours touché en le voyant ? Un moment passe, Anna dit qu'elle croît savoir où je veux en venir : qu'obtiendrait-on en confiant une caméra à quelqu'un qui n'a jamais vu de film ? Oui, c'est peut-être ça la solution, dis-je. Non, dit Anna, ça n'a pas de sens, le cinéma n'est-ce pas plutôt l'emprunt, toujours, une sorte d'alphabet, 26 plans répétés à l'infini ? La référence comme film parfait, peut-être aussi, alors il y aurait un film parfait, comme il y a un nombre fini de plans parfaits. Et alors il n'y aurait plus de cinéma, dit Anna. Peut-être. Je ne sais pas quoi répondre. Je regarde sur l'écran de la caméra DV les images de la veille. Il y a Anna sur son tapis, le visage éclairé par la lumière de l'écran, c'est comme une boîte à lumière improvisée ; et ses yeux se ferment, doucement, l'histoire recommence.

Aux environs de02:26 PM

décembre 06, 2003

Alternate

Anna allongée et sur ses yeux l'image de la télévision, pupilles blanchies du rectangle lumineux, boîte à lumière improvisée. Sur son visage, les traits de lumière passent, bleu, rouge, etc. Eclairage doux et presque fade, fantomatique, halo sur Anna et ses yeux qui se ferment à intervalles réguliers. Elle dit que je rentre enfin. Elle ne fait pas un mouvement, ce n'est pas un reproche. Une histoire de bus, je réponds, une simple histoire de plus. Intéressante ? demande Anna. A condition d'en changer la fin, peut-être, et toi ? Un film, dit Anna, intéressant, mais il faut attendre la fin pour savoir ; ne jamais juger avant la dernière image. Dernière image, oui. Raconte, dit Anna, et tant pis pour le film, une fille ? Elle sourit, se relève, allume une cigarette qu'elle sort de je ne sais où. Aucune cigarette, pas même la plus fine, ne tiendrait entre son corps et le tissu de son jean. Une fille, bien sûr, oui. Laisse moi imaginer, dit Anna : elle monte, s'assoit, devant ou derrière, ou à côté, oh, après tout ça doit être en face, d'une certaine façon, ou toi qui te tournes pour la regarder. Quelque chose comme ça, oui, d'une certaine façon, je lui réponds, la suite ? Comment est-elle, dit Anna, brune, blonde ? Jeune ? Etudiante ? Est-ce qu'elle lit un livre, est-ce qu'elle écoute son walkman ? Elle est brune, très, cheveux courts et emmêlés, grands yeux noirs et bouche à croquer, un pull noir épais qui dépasse d'un tout petit blouson en cuir, jean foncé et tennis jaunes, je te passe toutes les marques. Anna rit, elle demande : je me demande parfois si tu n'inventes pas tout ça, tu te souviens de chaque détail ? Je souris, non, bien sûr, cherche mon paquet de cigarette, en fais tomber deux ou trois, Anna rit. Alors ? Alors, tu t'en doutes, je la regarde, elle a des gants noir aussi, c'est important, parce que je me demande si elle n'a pas une alliance. A ce point ? demande Anna. Je t'en parle parce qu'elle t'aurait plu, peut-être. Il y a une fin, alors ? s'inquiète Anna. Une fin, oui, pas très intéressante, à la fin je descends du bus en attraper un autre, et elle se lève en même temps, je suis juste derrière elle, juste dans son parfum, elle descend, il y a du monde et je la perds de vue, j'hésite un instant, je ne sais pas ce qu'elle fait, si elle monte dans un autre bus, si elle s'en va, je ne sais pas, et puis je la vois mettre les mains dans les poches de son blouson et s'en aller. Et c'est tout ? Demande Anna. C'est tout, mais elle était vraiment adorable. La fin n'est pas très intéressante, c'est vrai, dit Anna, il faudrait la changer. Non, on ne devrait jamais changer les fins, c'est la fin qui fait l'histoire. Peut-être, dit Anna, mais il y a tant de livres et tant de films dont il faudrait changer la fin ! Elle ouvre la fenêtre et écrase sa cigarette, je ne sais pas où sont les cendriers, dit-elle, ils ont disparu, cette nuit. C'est vrai, je lui dis, les DVD inventent parfois une nouvelle fin au film, peut-être qu'un jour James Dean ne mourra plus à la fin. Nicholas Ray ? Demande Anna. Oui, la fureur, bien sûr. Et elle ne ressemblait pas un peu à Nathalie Wood, la fille de ton bus, avec ses grands yeux noirs ? Quelque chose, peut-être, de lointain. Alors tu as raison, dit Anna, il ne faut pas changer l'histoire. Je ne comprends pas, je continue de la regarder, elle est toujours à la fenêtre, il fait froid mais elle ne bouge pas, il pleut aussi, à présent. Elle continue : qu'elle s'en aille, oui, parce que les histoires avec Nathalie Wood se terminent toujours mal. Peut-être, je réponds, alors on la laisse juste partir ? Oui, dit Anna, juste partir, pour qu'une fois l'histoire se termine bien. Pas plus mal, en tout cas. Non, conclut Anna, bien, simplement. Elle ferme la fenêtre et du bruit de la pluie on n'entend plus que quelques gouttes qui tombent sur les carreaux. Elle vient contre moi, elle est gelée, elle sourit. Et après, je lui demande. Maintenant on va trouver une autre histoire.

Aux environs de02:10 AM

décembre 02, 2003

Ingénue

Anna repose sur la plage. Elle s'allonge sur le sable humide et autour d'elle la brume. On ne voit plus le bout de la plage, ni vers l'est, ni vers l'ouest. On ne voit plus la mer, on ne voit plus la terre. Sur l'île de sable il n'y a qu'Anna et moi. Anna dit qu'elle n'a pas froid, me remercie de m'en inquiéter, je m'assois un peu derrière elle et son profil se détache lorsqu'elle tourne la tête et le vent qui emmêle ses cheveux me balance son parfum. Pas de film, dit Anna, pas d'image, on s'en fout pour une fois. A quelques mètres d'elle la mer perce parfois sous la brume, Anna glisse ses pieds dans l'écume, joue à défier la prochaine vague. D'accord, pas de film, pas d'image, quoi alors ? Anna ne répond pas, d'abord, puis : les mots. Quels mots, quelle histoire ? Pas d'histoire, dit Anna, surtout pas, les histoires il faut les commencer, les finir, trop long, juste les mots. Je lui réponds que je ne sais pas, pourquoi pas, est-ce qu'elle veut abandonner le sens, je ne sais pas, je la laisse commencer. Anna dit tergiversation. Je ris, ça ne veut rien dire. Non, répond Anna, ça ne veut rien dire, mais c'est un mot, un jeu, on se balance les jolis mots. Comme ça ? Comme ça, elle dit, à toi. Funambule, à cause de la brume. Pas mal, dit Anna, elle enchaîne : Boeing. Tu triches, je lui dis, tu n'as jamais parlé des noms. On s'en fiche, dit Anna, c'est à toi. Polystyrène. Profil d'Anna sur ses lèvres qui articulent extraordinaire. Scintillement. Allumette, dit Anna. Inflexible. Attentat. Digression. Lyophilisé. La mer monte, je lui réponds. Tu abandonnes ? demande Anna. Peut-être sommes-nous déjà encerclés. Et alors, dit-elle, quelle importance ? C'est sans fin, ton jeu. C'en est tout l'intérêt ; la mer finira bien par redescendre. Tu attends ? Je veux savoir, dit-elle, si la brume va se lever, la mer se retirer. Bien sûr, je lui réponds, la mer finit toujours par s'en aller, la brume par se dissiper. Etoile filante, dit Anna. Le jeu ? Oui, elle répond, je gagne ; je reste.
Alors je l'ai attendue. Et quand la brume se fut levée, quand la mer eut fini de monter, puis de redescendre, dans la nuit il y eut les étoiles. Et Anna dit : tu vois, j'avais raison. Elle s'est levée et s'est retournée. Elle m'a tendu la main, m'a demandé : tu viens ?

Aux environs de12:15 AM

novembre 05, 2003

Tom Gum

Anna, hier soir, zape. Il est tard, j'aimerais dormir mais je sais qu'elle va s'en aller si je lui fais part de cette état de fait. Il faudrait lui demander un jour pourquoi elle ne reste jamais. Il faudrait. Un jour. Jamais. Je me force à garder les yeux ouverts, elle est allongée, tête sur mon épaule, j'aimerais la prendre dans mes bras, je n'en ai pas le droit, quand l'écran est noir, entre deux chaînes, je nous vois, je la vois, elle sourit, et l'image réapparaît.
Et puis, cette image-là, attends, je la reconnais. Anna se lève, se retourne, me regarde. Elle rit, demande si je me fous d'elle. Film culte, je lui dis, Top Gun. Anna ne rit plus, oui, elle sait, et alors ? Et alors, je lui explique. J'avais dix ans, elle le même âge. Je lui avais écrit une lettre, il y était question de confiance dans son avion, de descente en flamme et d'amour. Elle n'y avait rien compris, déjà, et moi pas grand chose non plus. J'avais onze ans, elle un ou deux de plus, elle fumait ses premières cigarettes, elle mettait une casquette NY et je lui disais qu'elle ressemblait à Kelly McGillis. Elle souriait et disait oui, mais en moins jolie. Elle était brune, ne lui ressemblait finalement pas du tout. Passionnant, dit Anna. Oh, ça va, hein, Top Gun, c'est un clip géant sur les années 80, quelque chose comme le meilleur du pire. Tu vois, la scène d'amour, filmée à contre-jour en lumière bleue, ces longs travellings moto sur bitume, et les plans porte-avions (et bateau) dans le couchant, Tony Scott, réal gavée des images MTV. Toute une histoire, Tony Scott, le frère de Ridley, Tom Cruise, consacré star internationale, Jerry Bruckheimer, qui entame un marathon de grosses summer machines. Et ça suffit à faire d'un film une légende, demande Anna, sceptique. Certes, tu as raison. Top Gun, c'est aussi les parties de Beach Volley en jeans moulants et torses huilés, les débriefings dans les douches, corps suants et serviettes blanches, les moustaches et les lunettes Police. Bref, Tom Cruise en suppléant des Village People, rit Anna. Il y a de ça, oui, le retour du film de gladiateurs, comme dirait l'autre. Alors quand le frère tourne un péplum quinze ans plus tard, il faut envisager la thérapie familiale, dit Anna. Mais il faut avouer que Ridley est un bien meilleur réalisateur que son frère. C'est dégueulasse de dire ça, s'insurge Anna. Tu as raison, Ridley a tourné l'affreux Chute du faucon noir, quant à Tony il a réalisé le génial True Romance, dans lequel les lèvres des filles ont un goût de pêche. Quelle famille, dit Anna, que je soupçonne d'être un peu sarcastique, mais revenons-en au fait : Top Gun, Tom Cruise. Bien, le film sort en 86, je te mets au défi de trouver un gamin de dix ans à l'époque qui n'ait pas un jour d'intégrer la fameuse école. A ce point, demande Anna ? J'en ai peur, j'avais alors l'écusson de l'école cousu sur une veste en jean, entre d'autres, Nasa et compagnie. Ah, tout de même, oui, s'inquiète Anna. J'allonge la liste : on a parlé des jeans serrés, tu as remarqué le reste : cheveux en brosse - l'inénarrable Iceman, alias l'inénarrable Val Kilmer - maillots moulants, les fameuses plaques d'identification, mais ça, ça n'a pas changé, tous les jours des collégiens se précipitent dans un surplus faire graver deux plaques, dont ils donneront l'une à leur copine du moment. Tu n'as jamais fait ça, demande Anna, curieuse. Non, j'avoue, ha, remarque, ce n'était pas l'envie qui manquait, hein, juste l'occasion : tu vois cette image, fin du film, Maverick balance les plaques de Goose (!) du pont inférieur du USS Enterprise, quel symbole ! Un flot de détail, remarque Anna. Tu veux me faire croire que tu restes insensible aux hommes en uniforme, je l'interroge. Quand ils font moins d'un mètre soixante-dix, oui, dit Anna, elle rit, et Tom Cruise met des cales sous ses pieds pour piloter ? Et la musique, toutes ces nappes de strings au synthé, tu restes insensible aussi, et la chanson de Berlin, combien de slows dessus, hein ? Anna ne dit rien. Avoue qu'on n'a pas fait mieux dans le genre, Top Gun est l'aboutissement de toute une décennie, c'est l'Amérique un peu naïve mais ô combien idéaliste de Reagan, l'Amérique toute puissante mais encore peu sûre de pouvoir dévoiler son arrogance, l'Amérique de l'image. Tout ça, dit Anna, moi qui ne voyait qu'un film pour ado en mal d'identification, images façon jeu vidéo et amour façon pop song. C'est tout ça et rien que ça, oui, les années 80 aux Etats-Unis c'est ça : le Star Wars de Reagan, MTV et Top Gun. Résumé rapide, répond Anna. Evidemment, comme tous les résumés, mais, entre nous, que retenir d'autre ? non, vraiment les années 80 sont oubliées depuis longtemps. Oui, mais tout de même, dit Anna, ce n'est pas que ça. D'accord, je concède, demain je te parle de An officer and a gentleman et de Richard Gere, on y entend Joe Cocker et Dire Straits. Je crois que je préfère définitivement mes sixties, conclut Anna. Elle éteint la télé et, à la place de Tom Cruise et de Kelly McGillis, sur l'écran noir, il n'y a plus que notre reflet.

Aux environs de12:08 AM

octobre 31, 2003

Marianne rebelle

Anna est allongée sur le canapé, ses pieds sur la tables et sur les oreilles des écouteurs, par dessus ses cheveux, frange et lunettes, studieuse mais endormie. Elle se réveille, plisse les yeux. Eblouie par la seule lumière de l'écran ?
- Je te réveille ?
- Non, c'est Marianne, dit Anna.
Elle tire sur le fil du casque, clac, le son passe par les enceintes. Je souris, Marianne chante sa ligne de chance, Ferdinand lui répond qu'il lui préfère sa ligne de hanche.
- Je me suis fait avoir.
- C'est toujours pareil, Godard passe à des heures impossibles, si tu savais le nombre de jeunes filles que j'ai retrouvé endormies devant.
- A ce point ?
- Oui, avec un peu d'imagination.
- C'est dommage tout de même, soupire Anna, il faudra un jour que j'aille jusqu'au bout.
- Pour voir Devos se caresser la main ? Oui. Mais ça n'a pas tant d'importance, Godard est aussi bon en morceaux, c'est le maître de la scène.
- Comme Besson ?
- Non, Besson met son histoire au service de ses scènes, Godard fait le contraire, chaque scène est au service de l'histoire.
- Je t'en veux, dit Anna, ça fait plus de six mois que tu a promis de me montrer ses films.
- Et je te retrouve devant. Endormie, mais devant.
- J'adore, dit Anna. Il y a cinq minutes, Marianne était en robe rayée rouge et blanc, devant la maison aux persiennes rouges, et puis, ensuite, elle lisait son journal dans une robe rouge, en arrière plan, un cubiste aux mêmes formes et couleurs, et là, cette fausse comédie musicale entre Marianne et Ferdinand. Godard a tout inventé.
Anna s'assoit, baisse le son.
- Non, je crois que Godard n'a rien inventé. Il a fait beaucoup plus fort, il a tout détruit. Et conservé ce qui lui résistait, la nécessité de l'image, du son. Et quand il a vu ce qu'il restait, il s'est contenté de travailler avec ça.
- Comme Descartes, alors, demande Anna, perplexe, cette fois.
- A l'envers. Descartes a prétendu garder uniquement ce que sa raison l'empêchait de refuser. Godard, lui, a enlevé tout ce que la raison lui dictait.
- C'est simple, alors ? sourit Anna, avant d'étouffer un bâillement et de s'étirer.
- Oui. On peut écrire trois pages sur chaque image, tant il y a à dire. Mais ça ne sert à rien, il suffit de regarder pour découvrir et comprendre. Seule l'image compte, elle est sa propre justification.
Anna regarde alors l'écran. Les dernières images, bleu, jaune, rouge.
- C'est trop con, elle dit.
- Comme toutes les histoires d'amour.
- Faut jamais tomber amoureux, conclut Anna.
Je la regarde se lever, éteindre l'écran. Elle n'allume pas la lumière, prend son manteau et disparaît.
- Tu reviens ?
- Peut-être.

Aux environs de04:02 PM

octobre 11, 2003

Insaisissable

Tu veux de jolies histoires, en voilà une. Qui devrait te plaire. C'est l'histoire d'une fille très jolie et d'un garçon un peu rêveur, tu t'en doutes.

On commence par la fille ou lui ? La fille. Elle est dans un train. Elle est jolie, de longs cheveux noirs qu'elle attache, une natte ou deux couettes, parfois même elle les relève, comme un chignon, très détaché. Elle a une frange, qui lui tombe jusque devant les yeux, et ces grands yeux, ils rient, quand ils ne sourient pas, entre vert et gris. Elle a des lunettes rondes, qui lui tombent toujours sur le bout du nez, alors, elle, forcément, elle passe son temps à les remonter, avec le bout de son doigt, simplement. Elle s'appelle Anna. Elle a de très jolies oreilles, que l'on voit souvent puisqu'elle a toujours les cheveux attachés. Sauf quand elle marche sur une plage et que le vent emmêle ses cheveux, là elle ne peut rien y faire. Elle sourit tout le temps, elle a les yeux qui brillent, ses très grands yeux, de très longs cils, et des joues, adorables. C'est rare qu'on dise qu'une fille a des joues adorables, mais elle c'est comme ça, et c'est très joli, crois moi. Anna est très gracieuse, elle ne fait pas de grands gestes brusques, mais plein de petits, elle penche la tête sur le côté, la tourne, elle se retourne dans la rue, très doucement, elle lève sa main, doucement, toujours. C'est très joli, ça aussi. Elle s'habille à la mode mais ça se passe dans les année 60, alors la mode n'est pas la même que maintenant. Elle a des jupes courtes et des bas rayés, noirs, rouges, bleus, elle met beaucoup de couleurs. Et son imperméable est transparent, alors on voit toujours sa silhouette se dessiner, même quand il pleut dans la rue et qu'elle s'abrite sous son imper.
Lui il est pas mal aussi, mais c'est différent. Il est jeune aussi, comme elle, il est à la mode de ces années là, il porte beaucoup de pulls, à col roulé, avec des chemises dessous, des vestes en tweed, très anglais, il faut imaginer. Il a les cheveux un peu trop long, pas Beatles mais il y a de ça, pour te donner une image, c'est l'époque, c'est un peu long sur les côtés, comme quelqu'un qui serait passé sous une averse, tu imagines, même chose pour les pantalons. Il a de l'allure surtout, de la classe, de la prestance, on peut appeler ça comme on veut, ça reste toujours bien.

Je t'ai dit qu'elle était dans un train et ça a de l'importance, tu vas voir pourquoi. Lui il dirige une agence de publicité, c'est à la mode, déjà à l'époque. Donc c'est le patron, mais il est très créatif, jeune, in - aujourd'hui on dirait hype, mais in c'est mieux. Un jour, il accompagne les photographes de l'agence dans une gare et là ils prennent des mannequins en photo, classique. Tu as deviné, c'est dans sa gare à lui qu'arrive son train à elle. Il ne la voit pas, elle descend du train et lui termine sa séance. Mais plus tard, quand il fait développer les photos, il aperçoit son visage. A elle. En tout petit, c'est juste un arrière plan mais il le remarque. Il fait agrandir la photo, et on voit ses grands yeux, à elle, et sa bouche entrouverte, c'est juste au moment où elle descend du marchepied, mais elle n'a pas ses lunettes, c'est important, tu verras. Il dit simplement : pas mal, pas mal. Il fait d'autres agrandissements. Et là il ne dit plus pas mal. Il ne dit plus rien du tout, parce qu'il tombe amoureux. Cette fille, il la lui faut, c'est ce qu'il pense.
Alors il appelle tout le monde dans sa boîte : les créatifs, les photographes, les dessinateurs, les secrétaires et tous ceux qui peuvent bosser dans une boîte de pub, ça n'a pas d'importance. Personne ne reconnaît la fille. Il faut imaginer la scène. Il est au milieu d'une pièce, avec son agrandissement et dessus les deux grands yeux, la bouche entrouverte. Tout autour de lui, toute l'agence. Et parmi tout ces gens, il y a Anna. Anna qui a ses lunettes et que personne ne reconnaît. Elle aussi regarde cette photo comme tous les autres, en se disant qu'il est fou, mais mignon, tout de même. Elle ne se reconnaît pas. Tu vas me demander ce qu'Anna fait là, c'est un peu étrange ces coïncidences. Tu as raison. Anna est dessinatrice, plus exactement elle colorie les dessins d'autres. Du lundi au jeudi elle fait le bleu. Le vendredi et le samedi, elle fait le rouge. Et l'année prochaine elle espère passer à d'autres couleurs.
Il demande à tous ses photographes de parcourir Paris. Leur donne comme mission de retrouver cette fille. Les jours passent. Les photographes parcourent Paris, comme il le leur a demandé. Ils photographient les couples qui s'embrassent dans les voitures, ils cherchent à découvrir le visage de religieuse sous leur coiffe, ils suivent en courant des filles dans le métro, mais ils ne trouvent rien. Lui voit les jours passer et attend, attend. Il veut cette fille, il y pense jour et nuit, c'est obsessionnel. Il ne la connaît pas mais il en est amoureux. Il décide de faire placarder des affiches dans tout Paris, de ce visage aux grands yeux et aux lèvres entrouvertes. Tout Paris est recouvert. Les stations de métro, les murs des maisons, les bus, les taxis, on ne voit qu'elle mais personne ne la voit. Alors il passe une annonce au journal télévisé, mais toujours rien et le lendemain des centaines de filles accourent, c'est un peu comme dans l'histoire de cendrillon et de la chaussure. Elles veulent toute être la jolie inconnue aux grands yeux et aux lèvres entrouvertes.
Et Anna ? Anna elle colorie ses planches. Elle est amoureuse de lui, aussi, mais avec son histoire de photo il est fou, elle trouve ça complètement idiot. Il ne la voit pas. Alors elle continue de colorier en fumant des cigarettes et en rêvant au bord de mer. Elle rêve à la grande plage de sable de Deauville mais elle aurait pu rêver d'Arcachon, ça n'a pas tant d'importance. Elle rêve qu'elle a les cheveux dans le vent, tu imagines l'image, c'est bête mais elle trouve ça joli. Elle trouve qu'elle est seule, elle ne sait pas pourquoi. Elle se dit qu'un jour il viendra lui dire qu'il l'aime, et, ce jour-là, tout changera. Elle attend, comme lui.
Un jour ils se rencontrent dans la rue. Ils se disent bonjour, ce qui est normal puisqu'ils travaillent ensemble. Ca se passe dans la rue, il traverse dans un sens et elle dans l'autre, ils se rencontrent au milieu de la rue et tout autour d'eux, sur les murs de la ville, il y a ces grandes affiches, les grands yeux et les lèvres entrouvertes, mais tu commences à le savoir. Anna lui demande s'il cherche toujours cette fille, il répond que oui, bien sûr. Anna lui dit qu'il vaut mieux être séparés avant de se connaître, on souffre moins. Ce n'est pas idiot.
Il n'en peut plus, de ce visage. Ses recherches ne donnent rien, il cherche à l'oublier, il fait tous les bars de Paris, elle est insaisissable, il passe ses nuits à errer, ça devient infernal, mais chaque fois qu'il cherche à l'oublier elle revient, comme un boomerang. C'est ce qu'il dit. Il n'y peut rien, c'est plus fort que lui.
A ce moment de l'histoire on se demande comment cela va se terminer, parce que la situation semble impossible. Anna pense à lui, jour et nuit, mais elle le voit obsédé par une photo. Et lui il ne voit pas Anna avec, posées sur le bout de son nez, ses jolies lunettes qu'elle passe son temps à relever, il ne voit que cette photo - je ne précise plus les grands yeux et les lèvres entrouvertes, tu le sais, à présent.
Quelques jours passent, encore. Dans la boîte de pub, ils organisent une séance photo, avec tout le monde, pour une occasion quelconque, on s'en fiche. Et, en développant les photos, il remarque le visage d'Anna. Parce que sur une photo, elle a enlevé ses lunettes, on ne saura jamais pourquoi, c'est comme ça. Peut-être pour changer, pour rire, par hasard. Mais il la reconnaît. C'est elle, sa photo, la dessinatrice, la fille qui colorie, qu'il croise depuis des mois et qu'il ne voit pas, Anna. C'est dingue, tout de même, d'avoir tant cherché alors qu'elle était si près. Il la cherche, dans toute la boîte, mais Anna a disparu.
Il retourne à cette gare, en courant, elle doit y être. Et elle y est, mais elle est dans un train, qui va partir. Elle le voit, elle pense qu'il doit encore chercher ce visage, cette photo, elle ne sait pas que c'est elle. Lui, il ne la voit pas et le train part, on ne sait pas où, on ne sait pas combien de temps, mais c'est ainsi, lui reste sur un quai sans la voir et elle dans son train ne voit que lui dont elle est amoureuse, mais ne descend pas, elle ne sait pas. Elle regarde par la fenêtre et se dit qu'elle n'avait qu'un mot à lui dire, je t'aime et, peut-être. Mais le train s'en va.


Anna, film/musical de Pierre Koralnik, paroles et musique de Serge Gainsbourg.

Aux environs de12:17 AM

octobre 05, 2003

Black out

Anna rappelle, ainsi, laisse passer plusieurs semaines sans signe, revient, omniprésente, je ne sais même pas si elle a conscience de ce jeu et de ses effets, pervers, sur moi. Anna appelle, presque encore un matin, ici, et là, où elle est ? Une seule indication, et combien ténue, reste la latence avant chacune de ses réponses. Et encore, à peine, Anna ne répond jamais vraiment, laisse le temps s'écouler. Anna joue du temps, toute relative.
Anna rappelle, c'est moi, elle dit, juste, je souris elle ne le sait pas, elle entend juste que je réponds oui. Elle dit qu'il pleut aussi chez elle, elle dit sur sa fenêtre, exactement, pas devant, non, elle dit il pleut ici, sur ma fenêtre. Je ne dors pas, elle ajoute, tu te réveilles ? presque, oui, tu n'entends pas le café ? Et je ne le sens pas non plus, elle dit, j'ai un verre de vodka, il fait froid, c'est triste cette pluie qui tombe, il faudrait ouvrir les fenêtres, pour l'odeur de la pluie, mais alors tout serait trempé, on ne peut que regarder, et tout est flou, en plus. Fatiguée, je lui demande ? Las, cette fois c'est moi qui boit, toi qui te réveille. Je lui demande quelle heure il est, elle ne répond pas. Il fait nuit ? Nuit blanche, elle répond. Soleil d'hiver ? Ca y ressemble, rit Anna, tout est clair, tristement blanc, effrayant. Ici aussi, je lui dis. Raconte, demande Anna, curieuse. Errance dans la ville prise d'assaut, lumières surprenantes, naissance d'un courant sous-réaliste, art pocalyptique et foutage de gueule, je lui résume. Vaste programme, dit Anna. Si vaste, elle n'imagine pas, tout s'achète, paris plage ambiance voile rouge et maintenant nuit blanche façon gris stalinien. Comparaisons à l'emporte-pièce, s'insurge Anna, tu y vas un peu fort, la ville, la nuit vit. Tu parles d'une vie, passants déambulant, trempés et désabusés, rues bloquées et les seuls lumières promises d'une ville endormie sont celles de voitures au ralenti, phares blancs et jaune et taxis occupés, tarif de nuit, pas très blanc. Rien à faire, rien à voir, questionne Anna, faussement inquiète, je la soupçonne de s'en foutre mais elle demande, je raconte. Des installations bancales qui n'ont pas passé minuit, prises d'assaut par des amateurs en mal d'événements, déception au tournant, tout ça sent la révolte, vois-tu, quelques spots ci et là pour mettre en valeur une architecture informe, d'une bibliothèque qui prend des allures de HLM sur les planches de Deauville, parc Mickey et baraque à frites compris, jusqu'à un Hôtel de Ville transformé en croisette époque cryptée, chapiteau sans palmiers surplombé du château de blanche neige version Pasolini et de l'un à l'autre, crois le si tu veux, carrosse d'une fée déchue, deux chevrons pour tous chevaux, serré à trop dans une voiture sans coffre ni gueule, mais à l'heure où les métros s'enrhumaient de trop de pluie et de fourmis, pas l'heur de faire le difficile. Morose, conclut Anna. Désabusé, plutôt, seul le plaisir de marcher dans des rues animées, courir d'être parti sans payer des bières éventées tout en regrettant de ne pas en avoir bu plus, forcément, plaisir pervers de traverser Paris à pied et sous la pluie pour rentrer quand finalement le ciel se propose de s'éclaircir, enfin. On oublie demande Anna ? Laissons les nuits en noir, c'est finalement à les repeindre en blanc qu'on les rend triste. Je sais, dit Anna, la pluie n'en finit pas de tomber sur cette fenêtre et derrière le blanc à perte de vue, la nuit noire est pour plus tard. Il reste le bleu, je lui dis. La mer alors, répond Anna.

Aux environs de06:11 PM

octobre 03, 2003

Escale

Anna appelle, le téléphone sonne, c'est Anna, affiché sur l'écran, Anna, simplement. Je lui demande si elle voit le soleil, d'où elle est, un instant, regarde-t-elle par une fenêtre, ailleurs, elle ne dit rien, j'attends, elle murmure, oui, elle est loin, alors, je lui fais remarquer, elle acquiesce, d'un murmure encore, je te manque, elle me demande. Je te pensais encore plus loin, je lui dis, partie. Anna rit, que j'arrête de penser comme ça, elle ne sait pas. Si elle revient ? Non, si elle est partie, elle répond. Je regarde par la fenêtre, on ne voit que quelques étoiles et le ciel est bleu foncé, ici, dégradé. En face, je lui demande. La mer, elle dit. Rien à ajouter, quant à moi, pas de précision : seule ou pour longtemps, ennui, lassitude, romantique, d'un coup ? Je lui avoue qu'elle me manque, elle ne répond rien. Elle fait durer son silence, décalage longue distance de surcroît, Anna laisse aller. Je l'entends qui soupire, et demande : tu travailles ? Oui, monosyllabe, silence ? Drôle de conversation, elle enchaîne, sur elle ? Oui, sur toi, tu vois, je me démène, pas facile, corps à corps. Anna soupire - ou rit-elle ? le son souffle, je confonds - ivre mort ? A peine, je réponds, bataillé toute la soirée avec un américain, lui au whisky et moi à la vodka, affrontement transatlantique, tu vois le genre, gagné, de peu. Anna rit cette fois. Et toi, je lui demande, alcool ? De toute sorte, dit-elle, et je ne sais toujours pas où elle se trouve, elle ajoute : tu avances ? Quoi, sur toi ? A petit pas, j'admets, tu ne te dévoiles pas, tu es insaisissable, et je rame, je n'avance pas. Voilà pourquoi je ne suis pas là, dit Anna. Rien à répondre, elle a raison, et les étoiles sont voilées par un nuage blanc ou rose qui passe, la pluie, d'un coup. La pluie, demande Anna, j'entends le bruit. La pluie, oui, fraîche, je rentre, il est tard, de toute façon, je pensais voir des nuages, il s'agit du soleil qui se lève, le même que celui que tu vois filer. Pas si vite, dit Anna, pas si loin, on le partagera un moment, et Paris ? Lequel, le mien ou le tien ? Subtil, répond Anna. Précis, je lui dis, toujours, le tien t'attend, immobile, rien n'a changé, c'en est effrayant, je crois t'apercevoir, parfois, je me retourne, je n'ose plus sortir ; le mien part, à la dérive, les adresses changent mais les rues restent les même, je commence à croire à un lent déplacement invisible, pernicieux, non ? Anna soupire, cette fois, elle dit : il suffit que je t'abandonne, quelques jours, quelques semaines - quelques mois, je lui dis - et tu laisses tout filer, perdu ? Je garde des repères, il reste quelque trace d'avant, que tu ne partes, ou que tu ne débarques, je ne sais plus, des lieux, ceux-là même où je te croisais, peut-être, des lieux sombres, cachés, voilà pourquoi personne ne les déplace, on peut y boire et y regarder passer le temps sans peur de se perdre en les quittant. Tu es fou, dit Anna, ou tu as trop bu, à vouloir relever des défis, rester sobre, parfois. Je ne pensais pas, ne savais pas que tu appellerais, j'espérais te trouver plus tard, avec l'alcool, et le travail, vois-tu, mais non, tu as appelé. Déçu, demande Anna ? Rassuré, ou effrayé, un jour de moins, je ne sais pas, tu rentres ? Peut-être, dit-elle, le bruit des avions, qui atterrissent, tu entends ? A travers le combiné je n'entends que sa respiration, et le bruit de la pluie qui tombe contre la vitre, trop de bruit, assourdi, je n'entends pas ses avions. C'est bon signe, je lui dis, les avions qui reviennent. Je ne sais pas dit Anna, mais il va falloir se lancer, de toute façon. Je t'attends ? Prépare du café, répond Anna, on ne sait jamais.

Aux environs de07:05 PM

septembre 17, 2003

Last night

Anna se réveille, grogne, non, murmure, ronronne, presque, comme un chat, elle est ensommeillée, passe la main sur ses yeux. Je viens d'allumer la radio, elle dormait, à présent elle se relève, me regarde, la lumière allumée elle a les yeux plissés. Tu rentres, demande-t-elle ? Tu ne t'y attendais pas ? rien trouvé de mieux à faire, si tu veux savoir. Pour dire ça ce n'était pas la peine de foutre tout ce bruit, et toute cette musique, maugrée Anna, qui se rallonge et ferme les yeux. Tu as bu ? elle demande. Plus qu'hier et tu connais la suite. Ridicule, elle répond. De toute façon, je ne t'ai pas attendu, elle ajoute. Je m'assois sur un des fauteuils, juste en face d'elle. C'est un fauteuil en pin, ou en hêtre, j'en sais foutrement rien. Dessus il y a de la toile belge, c'est un fauteuil qui rappelle ceux des lounges en Afrique, c'est ainsi qu'il était vendu. Il y a un coussin bleu, sur la toile belge. Anna ne me regarde pas, qui dort, fait semblant, attend que je réponde. Je vois, je réponds, une bière, j'ajoute : juste de quoi accompagner la descente. C'est nul, dit Anna. Quoi, tout ça ? Elle m'étonne. Non, l'histoire, elle répond. Aucune importance, Anna, de toute façon j'arrête. Anna sourit, je ne la vois pas, devine, elle sourit, à coup sûr, parce qu'elle sourit quand je suis sérieux, toujours. Elle rit, à présent, je ne la vois toujours pas mais l'entend. T'arrêtes quoi, elle demande. Tout, cette histoire, les précédentes, ça ne marche pas, tu vois bien. Ridicule, elle répond. Ridicule, tu me fais rire avec ton ridicule, qu'est-ce qui est ridicule, l'histoire, alors oui, tu as raison, alors, oui, c'est ridicule ! On parle et on a rien à dire, on s'étale et rien ne sort, ridicule, oui, tu peux le dire. Ta décision, dit Anna, est ridicule, l'histoire ça ne dépend que de toi. Facile, je réponds, toi tu n'as pas à l'écrire, tu te contentes de la vivre, tu m'as vu, moi, après, aligner les mots laborieux sur le clavier aux touches noircies ? Tu as vu la gueule du cendrier et les taches de bière quand la mousse déborde ? Tu restes protégée de tout ça, l'histoire qu'on raconte n'est jamais la même, tu te fous de ça, tu vois, tu dors. J'essaye, dit Anna. Facile, tu t'amuses de reparties et de mots choisis, tu triches. Anna sourit ou soupire, le bruissement sous la couette est presque le même. J'observe, je lis, j'annote, j'attends, répond Anna, mais, tu as raison, je n'imagine pas. Et alors, tu n'es pas assez pour imaginer pour deux, ça ne te suffit pas ? Imaginer, mais quoi, je me lève à nouveau, le coussin tombe du fauteuil, sans bruit puisque c'est juste un coussin. Tu parles. Si tu n'existais pas j'aurais été incapable de t'inventer, tu vois le tableau, une fille qui dort sur un canapé, et moi qui rentre, qui parle tout seul puisque tu n'existes pas et que je ne sais pas t'inventer et qui parle de quoi, hein, de tout, de rien, mais surtout de rien, de préférence, tu crois que ça sert ? Tu parles mais c'est n'importe quoi répond Anna, qui te parle de servir ? Ah oui, j'oubliais, l'art pour l'art, et l'écriture, mère des arts et des vices, en égérie, non, toi, l'égérie, merde, tu vois, on s'y perd, on ne va nulle part. Amer ou déçu, demande Anna ? Déçu de quoi, amer alors, je réponds, tu as raison, amer, simplement, l'amer c'est ce que tu cherches en bateau et qui ne te quitte pas sur la terre. Tu vois, tu y reviens, aux grands mots, sourit Anna. Oh ça va, hein, tu dormais il y a 16 minutes, n'en fais pas trop. Anna se lève, il est trop tard pour dormir, dit-elle, je vais chercher une bière. Anna revient, a décapsulé une Budweiser et je n'ai rien entendu. Elle boit au goulot, j'aimerais tant qu'elle en renverse le long de son menton mais non, rien ne déborde, elle vide la bouteille, sourit. Une, dit-elle, sans rien ajouter. Je la regarde, et souris, à mon tour, pour la première fois, tu m'étonnes, toujours, je lui dis. Tu vois, tu sais sourire. Je souris encore et lui dit qu'elle m'emmerde. Elle fait semblant de me lancer la bouteille, je me protège sans faire semblant mais elle se contente de la poser, à terre. Alors t'arrêtes, dit-elle, et moi je disparais ? Toi tu fais ce que tu veux, comme toujours, à quoi bon continuer, je sais où nous allons, finalement. Et tu disais aller nulle part, demande, sarcastique, Anna. Voilà que c'est toi qui joue sur les mots, où on va, oui, je sais, on s'enfonce, toujours. Après que veux tu que je dise, après tout ça, je sais ce qu'il faut, raconter, pour aller plus loin ; des trucs, intimes, je connais un mec, une fille, il l'a vue, il avait l'air bien mais pas grand chose derrière, d'ailleurs ils ont fait ça dans le noir, il l'a embrassée et puait la clope et l'alcool, ils ont couché ensemble et lui il bandait pas et ils se sont réveillés et il s'est barré. Histoire vraie, interroge Anna ? Tu vois, je lui réponds, le pire est qu'il te faille poser la question. Si tu révèles tout tu casses, dit Anna. Tu crois, non, il faut tout dire aujourd'hui, et, même, plus tu en dis et mieux c'est, le romantisme d'Hugo est mort avant lui, depuis on se contente d'en rajouter, il f